l'antre des Cuspna

Je voudrais mourir si cela ne vaudrait mieux que de ramper, de s'avilir et se prostituer
 
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 Vieilles habitudes et nouveaux soucis

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Vamp

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MessageSujet: Re: Vieilles habitudes et nouveaux soucis   Sam 16 Aoû - 16:58

Le moindre cillement, mouvement ou craquement et la jeune femme passait à l'attaque. Ses yeux noirs sondaient l'homme qui avait parlé. Un froid de plus en plus tranchant s'étalait sur ses traits blancs. Ses épaules s'étaient redressées, prêtes à l'action et ses muscles contractés, préparés à recevoir des coups. Elle avait le comportement d'une louve.

Son corps s'avançait déjà vers l'avant pour faire un pas vers son agresseur lorsque son homme fit son apparition dans la scène, comme la neige en juillet. Son homme. Son amoureux. Lin. Ici.

Son masque de prédatrice se décomposa pour laisser place à une expression qui passa de l'ahurissement à la perplexité profonde. L'arc de ses sourcils sombres se releva délicatement alors que ses muscles perdaient de leur rigidité. Mais qu'est ce qu'il pouvait bien faire ici ?

Trop ahurie pour intervenir dans le monologue du jeune homme, Vamp resta spectatrice. Mais une spectatrice très attentive... Son regard ondula très lentement le long du corps de son compagnon alors qu'une onde de fierté gonflait sa poitrine.


Regardez-moi ces cuisses... Mmh...

Ses cuisses, ses épaules, son cou, tout y passa. Un scintillement de convoitise brilla un instant dans le fond de ses yeux. La tentation et la gourmandise se disputaient farouchement la possession du jeune homme, complètement étrangères à l'urgence de la situation. Le danger était passé au second plan. Se retrouver contre ce torse et enveloppée de ces bras devenait urgent. Campé sur ses deux jambes avec assurance, Lin dégageait une allure et une autorité qui éveillaient en elle des choses inavouables.

La jeune brune inspira profondément, gonflant ses poumons d'air dans l'espoir que ce nuage frais chasserait les images trop sensuelles qui parasitaient la réalité instable dans laquelle elle se trouvait. Ce n'était pas vraiment le moment de le dévorer des yeux. Vamp allait reprendre son masque de prédatrice assoiffée de sang lorsqu'il tourna son regard vers elle.

Il avait des yeux magnifiques. Vraiment magnifiques. Un nuage de coton l'enveloppa de béatitude et Vamp sourit. Cela ne dura qu'une demi seconde. Le temps pour son ventre de se nouer d'amour et de sentir son cœur se fondre en une texture proche de la guimauve rose. Une autre demi seconde plus tard, sa niaiserie la frappa en plein visage et Vamp se redressa dans la plus totale indifférence.

Elle reprit connaissance à l'instant même où Lin frappa. Vive, la jeune femme passa aussitôt à l'action. Son éducation très spéciale faisait d'elle une adversaire qu'il ne valait mieux pas sous estimer. Mais voilà, l'une de ses mains était entravée par la douleur de ses doigts brisés et se battre avec un poing sur deux n'était pas la chose la plus aisée qui soit. Si ses gestes restaient précis, son corps gardait une distance qui l'empêchait d'avoir franchement le dessus sur son agresseur, comme si elle répugnait à trop s'approcher. La vérité était que Vamp n'était qu'à demi concentrée sur son combat. Elle avait trop peur que son adversaire ne touche malencontreusement ses doigts blessés et que la douleur ne vienne en transpercer les phalanges.

Mais ce comportement étrange ne passa pas inaperçu. Si elle réussit à se débarrasser de son premier adversaire au bout d'une vingtaine de secondes grâce à son jeu de jambes, le second n'était pas dupe et emprisonna sa main valide. La main étrangère se referma à même la peau diaphane. Un frisson de dégoût remonta le long de sa nuque. Révulsée par ce contact, Vamp perdit de son sang-froid. Après une lutte désordonnée qui la fit reculer de plusieurs pas, la jeune femme perdit l'équilibre, désarçonnée par un coup, et heurta violemment l'ancien barbu. Seul le corps assuré du jeune homme l'empêcha de goûter aux pavés et elle lui lança un regard d'excuses tout penaud en se redressant. Elle parvint tout de même à éloigner son agresseur d'elle en le prenant par surprise mais elle vit à sa posture qu'elle ne s'en était pas réellement débarrassée. Elle percevait parfaitement le combat de Lin à son côté. Les halètements, grognements et coups. Mais son regard fut attiré par du mouvement au coin de la rue.

Deux hommes arrivaient en courant. Puis encore trois quelques secondes plus tard. Des frères ? Des cousins ? Vamp pâlit. Trop pour Lin et elle. À tâtons, alors qu'elle voyait son précédant adversaire se relever, elle chercha le bras du jeune homme, ses doigts se refermant sur sa manche.


- Cours... Cours, cours, COURS !!


Consciente qu'il ne bougerait pas si elle-même ne se trouvait dans son champ de vision, Vamp le précéda dans une ruelle voisine. Elle dut lâcher le bras du jeune homme, son unique main blessée ne lui donnant pas l'impulsion nécessaire dont elle avait besoin dans sa course. Elle ne se retourna pas, se fiant au souffle du jeune homme dans son dos. Elle savait qu'on les suivait et elle savait aussi que ce serait le dos de Lin le premier à recevoir une attaque. La jeune femme bifurquait sans cesse, au hasard de son intuition, sans ralentir ni s'arrêter. Elle dérapait, bousculait, jurait, prenant un plaisir étrange à ce petit jeu. Les cris derrière eux s'étaient éloignés mais leurs agresseurs ne lâchaient pas l'affaire.

Son souffle commençait à lui faire défaut et ses poumons à manquer cruellement d'air. De plus, elle ne connaissait pas le quartier, elle ne savait si elle les éloignait ou non du centre de la ville. Lin aurait dû passer devant.

Elle ne réfléchit pas plus. Vive, sa main se referma sur le poignet du jeune homme et l'entraîna dans une ruelle perpendiculaire, petite, sombre et étroite. Elle s'appuya d'elle même contre le mur et passa les bras du jeune homme autour de sa propre taille avant de l'embrasser à pleine bouche. Le corps de Lin était assez grand et assez large pour cacher sa silhouette et son visage. Tout les deux pouvaient parfaitement être une catin et son client ou même deux jeunes amoureux. Mais certainement pas un couple ayant toute une famille de pendards qui s'arrête pour se tripoter dans l'ombre d'une ruelle perdue.

Cela aurait pu n'être qu'une diversion. Mais quelque chose dans les lèvres de Vamp, dans la délectation avec laquelle sa langue s'emparait de celle du jeune homme et la façon dont son corps se moulait parfaitement au sien, trahissait quelque chose d'un peu plus charnel. Elle se détacha même du mur pour se rapprocher de lui, ses bras s'enroulant autour de son cou avec possessivité. La jeune brune ne sut pas exactement combien de temps elle resta accrochée à cette bouche, mais lorsque ses poumons l'obligèrent à relâcher les lèvres de Lin, elle avait royalement oublié leurs agresseurs. Haletante, les poumons en feu, elle fut de nouveau sous le couvert des yeux de l'ancien barbu et cette domination noisette la poussa à raffermir la prise qu'elle avait autour de son cou. Toute proche de son visage, Vamp restait en équilibre sur la pointe des pieds, le regard très sérieux et la voix chuchotant.


- Tu as des yeux magnifiques...

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Lin
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MessageSujet: Re: Vieilles habitudes et nouveaux soucis   Mar 26 Aoû - 13:55

Le corps complètement moulé à celui de la brune, Lin reprenait son souffle tant bien que mal. Ses mains étaient resté accrochées aux hanches qu'il affectionnait particulièrement et son torse ne s'éloignait pas d'un pouce du buste de Vamp malgré les soulèvements à répétition de sa cage thoracique où ses poumons essayaient de retrouver un peu d'air frais. La course-poursuite dans laquelle elle l'avait engagé se faisait ressentir dans l'échauffement de ses muscles et la moiteur de son épiderme mais aussi et surtout dans ses veines. Elles pulsaient inlassablement sous les à-coups que l'adrénaline ordonnait à son coeur et distillaient une force neuve dans les moindres recoins du corps du jeune homme.

Peut-être était-ce ce qu'il avait tant cherché, ces années passées. Quelque chose qui lui donne l'illusion d'être vivant. Des trains de petites molécules excitatrices. Des cargaisons d'énervement. Des hangars entiers de soubresauts nerveux. A chaque fois qu'il se battait, son corps réagissait pour accélérer son métabolisme, le rendre plus efficace, plus vif, plus meurtrier. A chaque échauffourée, l'intensité de ces pulsions de vie atténuait le reste. Il était éphémèrement mais puissamment vivant.

Ses lèvres se retroussèrent lentement dans un sourire incontrôlé alors que la sensation l'envahissait à nouveau, comme un boomerang revient dans la main de son propriétaire. Il l'avait vécu une fois en courant, il le revivait une seconde fois en l'intellectualisant. C'était cette fois-ci bien plus fort que les fois précédentes. Parce que c'était nouveau. Parce que Vamp était là, cette fois. Il se sentait déjà vivant depuis qu'elle était revenue. Additionner son substitut à la jeune femme ne faisait qu'amplifier le phénomène et il se sentait revigoré jusque dans les plus lointaines extrémités de ses muscles.

Le regard qu'il posa alors sur la brune était brillant d'un mélange d'appréhension et d'excitation. Il y avait du jeu, de l'angoisse mais surtout une terrible attirance. Il était aussi survolté qu'avant une prise de risque sciemment effectuée. Il voulait y retourner.


Et toi, une superbe foulée ! Digne d'une lapine.

Il jeta un oeil dans la ruelle déserte qu'ils venaient de quitter pour bifurquer dans l'ombre, une esquisse de sourire sur les traits. La couverture improvisée par Vamp avait été aussi efficace qu'appréciable. Elle avait couplé à l'excitation du jeu le plaisir de son corps. Le sourire du jeune homme s'accentua. La situation lui plaisait décidément beaucoup.

Les malfrats devaient s'être enfoncés plus loin mais ils n'avaient certainement pas renoncé à les trouver. Lin avait la sensation de les avoir déjà vus et il se doutait qu'ils étaient du même genre que tous ceux du coin. Rancuniers comme on n'en fait plus et d'une patience à dessécher un mort. Ils avaient dû vivre l'accrochage comme un affront et tenteraient sans aucun doute de le laver. D'autant qu'une femme avait réussi à les semer. Une honte.

Le jeune homme sourit de plus belle, une lueur au fond des pupilles. Il allait pouvoir les courser à revers. Les traquer. Les piéger. Après tout, ils avaient les gâteaux qu'il destinait à Vamp. Il fallait bien qu'il les récupère. Il n'avait pas traversé le village entier pour rien. Et puis, il fallait bien les corriger, ces garnements. Personne ne les éduquait plus dans ces bas-fonds, il pouvait bien s'en charger pour cette fois-ci.

Tandis que son esprit déformé lui murmurait toutes les raisons du monde pour retourner dans le feu d'un jeu bien spécifique, la crispation de ses mains s'accentuait sur la taille de la brune. Il réfléchissait à toute vitesse et son corps trahissait une nervosité particulière, propre aux envies déraisonnables. Son souffle ne revenait pas à la normale comme il l'aurait dû. Après un halètement aussi important, il aurait dû finir par retrouver un rythme acceptable. Pourtant, il restait court, saccadé. Les battements de son coeur étaient à peine ralentis et la pulsation à ses tempes ne diminuait pas. Il s'était inconsciemment préparé à repartir.

Il déglutit pour s'obliger à un peu plus de calme et reporta son attention sur la jeune femme, le visage éclairé d'un drôle de sourire. En y regardant à deux fois, on pouvait lire sur ses traits la même joie juvénile éprouvée par un enfant après une sensation forte. La peur effacée, l'incapacité à juguler l'envie d'y retourner et la fébrilité du second tour.


On les prend à rebours ? Ils ont quelque chose qui m'appartient. Et je tiens à le récupérer.

Ce disant, il avait déjà repris place dans la ruelle où la horde de roquets avait continué tout droit, bien décidé à la leur faire à l'envers.
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Vamp

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MessageSujet: Re: Vieilles habitudes et nouveaux soucis   Dim 14 Sep - 14:13

Une nouvelle fois, elle le sentit glisser entre ses doigts et s'échapper. Vamp leva lentement les yeux sur le jeune homme pour le regarder, silencieuse. Était-il vraiment sérieux ? Était-il vraiment le Lin qu'elle avait connu ? La lueur qui brillait dans le fond de ses yeux noisettes et ses propos la faisaient douter. Le silence qui s'égrenait entre eux n'était qu'un miroir aux pensées de la jeune femme qui se débattaient entre ses tempes.  

Lin n'avait jamais été casse-cou. Il n'avait jamais cherché la bagarre et, dans leur couple, il avait toujours été celui qui s'assurait de la sécurité de leur Route. Si Lin raisonnait, Vamp répondait à n'importe quelle provocation. C'était ainsi qu'ils étaient, ainsi qu'ils fonctionnaient. Du moins cela l'avait été.

Le Lin qu'elle avait devant elle était le Lin qu'il était devenu après ses trois années d'absence, son absence à elle, son abandon. La nausée remonta lentement le long de la gorge blanche. Elle n'aimait ni son projet ni la lueur dans ses yeux. Le jeune homme semblait savourer le danger et rechercher l'adrénaline. Et cela effrayait Vamp. Elle avait passé trois longues années à s'inquiéter pour la sécurité du barbu, ce n'était pas pour le voir se vider de son sang bêtement dans une simple rixe. Elle ne le supporterait pas.

Lentement, la jeune femme comprit l'étendu du gouffre qui les séparait à ce jour. Son visage se décomposa avec la même lenteur. Elle s'était fourvoyée. Elle n'avait pas retrouvé son Lin, ni lui sa Vamp.

La jeune femme allait enfin ouvrir la bouche lorsqu'il se déroba. Ahurie, elle l'observa une fraction de seconde, tout heureux et impatient, là, au milieu de sa ruelle. Une décharge traversa le corps longiligne et en une foulée, Vamp l'arracha violemment à sa ruelle et à son adrénaline. La fureur et la peur envenimant le sang qui battait à ses tempes blanches, la jeune brune repoussa le corps de Lin à l'abri, d'un geste qui n'avait plus rien du désir charnel. Ce fut brutal et instinctif. Comme l'on repousse in extremis un petit enfant qui s'approche trop près du foyer incandescent.

Sitôt son geste échappé, la jeune brune fit un pas en avant comme pour rattraper spontanément le corps qui s'éloignait d'elle. Elle n'en fit pas un second. Très droite, très grande, silencieuse. Son mouvement avait été d'une violence qu'elle ne se serait jamais permise envers lui.

Elle aurait dû parler. Elle aurait dû lui expliquer. Éviter un nouveau quiproquo. Vamp avait compris le genre de vie que le jeune homme avait vécu ces trois dernières années. Sa proposition antérieure en découlait. Mais elle ne pouvait l'accepter. Lin avait évolué dans un danger qu'il avait pu maîtriser. Faire le choix de se mêler à une bagarre ou non. Faire le choix de son adversaire et de comment s'en débarrasser. Choisir d'aller vers le danger ou non... Ces trois dernières années, Vamp avait dû faire face à une menace immatérielle et aléatoire. La maladie n'a ni règle ni ligne de conduite. Et aujourd'hui, il était tout simplement incompréhensible pour elle que Lin puisse se lancer ainsi dans le danger avec autant de légèreté. Incompréhensible qu'elle puisse courir le risque de le perdre pour une broutille.

Elle aurait dû lui expliquer tout ça. Mais elle se contenta de rester plantée devant lui, très droite, austère dans son manteau noir dont les pans se laissaient caresser par la brise. Elle aurait pu paraître hautaine et froide si ses yeux ne brillaient pas de détresse. Elle se redressa pourtant, carrant les épaules et faisant écran de son corps entre la ruelle et le jeune homme, comme pour l'empêcher physiquement de mettre sa proposition à exécution.

Elle aurait dû parler. Elle ne le fit pas. Vamp savait que si elle ouvrait la bouche, la détresse ferait trembler sa voix.

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Lin
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MessageSujet: Re: Vieilles habitudes et nouveaux soucis   Mer 17 Sep - 12:07

Il n'eut pas le temps d'amorcer sa course. A peine avait-il décidé de comment il reprendrait sa possession aux roquets dont ils venaient de se débarrasser qu'une main ferme avait empoigné son bras. Il n'eut aucun réflexe de défense, sachant pertinemment qu'il s'agissait de Vamp, juste derrière lui. Il crut l'espace d'une seconde qu'elle revenait à sa hauteur pour l'interroger sur la marche à suivre. Celle d'après, il compris qu'il s'était trompé.

La vague de déséquilibre qui vrilla son oreille interne l'obligea à reculer et il fut de nouveau englouti par l'étroite ruelle dont il venait à peine de sortir pour retourner aux trousses des malfrats. La force de l'impulsion l'obligea à faire quelques pas vacillants avant de retrouver un semblant de stabilité, les bras écartés pour ne pas s'étaler sur le dos. Il y avait quelque chose d'anormal dans ce geste et il fronça les sourcils, dérangé. Ce n'était pas normal. La poigne de la brune avait été trop forte et son injonction physique au recul bien trop rude. Avait-il raté un danger imminent ?

Il se redressa pour jeter un oeil derrière la silhouette immobile de sa compagne. La rue qu'il venait d'être contraint de quitter était vide. Pas la moindre cavalcade à l'horizon. Il n'y avait pas non plus de danger aérien, ses yeux levés vers le ciel le lui affirmèrent. Alors quoi ?

Il reporta son attention sur la jeune femme postée devant lui, l'air austère et droit, dans un léger contre-jour qui en aurait affolé plus d'un. Mais Lin n'était pas facilement impressionnable et malgré la raideur de la silhouette qui lui faisait face, un indicible sentiment de contrariété naquit entre ses côtes. Elle se tenait là comme on se tient devant un ennemi à repousser. Prête à le faire reculer à la moindre tentative d'avancée. Il sentait chez elle l'implacabilité de son assurance et la détermination de sa stature. Visiblement, elle n'était pas décidé à lui laisser le champ libre vers la rue qu'il convoitait.

Un grognement s'éleva de la gorge de l'ancien barbu alors qu'il prenait conscience de ce qu'elle était en train de faire. Elle voulait l'empêcher d'y retourner. Les mâchoires de Lin se contractèrent aussi brusquement que l'évidence lui sauta aux yeux. Si elle l'avait repoussé aussi vivement, ce n'était pas pour le protéger d'un danger immédiat. C'était pour l'empêcher d'assouvir son envie de vengeance. Il gronda avec plus de fermeté alors qu'il se redressait face à Vamp, déployant toute la hauteur de sa carcasse face à elle. Ses maxillaires saillaient sous la peau de ses joues et le pli qui séparaient ses sourcils n'avait rien d'avenant. Il n'aimait pas vraiment l'idée d'être contraint à quoi que ce soit et encore moins lorsqu'il s'agissait de renoncer à ce qu'il avait envie de faire.

La frustration enflait dans son torse à mesure que le temps s'égrenait et son corps commença à frissonner de retenue. Si ça n'avait pas été Vamp, la personne devant lui aurait déjà disparu de son champ de vision. L'irritation qui gagnait ses veines faisait grandir en lui une force colérique qui ne demandait qu'à éclater sur la raison de son existence. Toute personne s'élevant ainsi face à lui s'était vue rabrouer brutalement. Le jeune homme n'avait pas vraiment de notion de mesure lorsqu'on entravait ses plans. La liberté de choix et de mouvement s'était ancrée profondément en lui, comme un rempart à toute restriction de pensée depuis qu'elle avait disparu. Elle se mettait en danger en restant face à lui et quiconque aurait été à sa place aurait compris qu'il valait mieux prendre la fuite.

Sauf que ce n'était pas n'importe qui et l'évidence de son statut aux yeux de Lin bloquait l'explosivité qui se tapissait dans ses veines. Il frémissait du bouillonnement interne qui lui susurrait de l'évincer d'un revers de bras mais quelque chose de plus profond retenait son geste.

La voix tremblante d'exaspération, il fit un pas vers elle, pesant de toute sa hauteur sur la sienne pour l'obliger à ployer sans user de force brute.


J'ai dit que j'avais une chose à récupérer. Ce n'était pas assez clair ?

Il effaça la faible distance entre eux d'un autre pas, oppressant, son souffle brûlant tombant sur le visage de la brune. Son regard s'était durci, accompagnant son ton, menaçant.

Bouge, ou c'est moi qui te bouge. C'est clair ?

Il n'y avait pas la moindre trace de plaisanterie sur ses traits. Laisser s'échapper un filet de colère fragilisait les remparts à la masse grondante dans son torse mais l'habitude de l'intimidation occultait sa raison directe. Sa conscience anesthésiée par la frustration immédiate, il oubliait à qui il s'adressait pour ne plus rentrer que dans le seul schéma qu'il avait connu ces années passées pour résoudre ce qui s'élevait en travers de son chemin. Le combat.
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MessageSujet: Re: Vieilles habitudes et nouveaux soucis   Mer 17 Sep - 15:09

Les yeux noirs s'écarquillèrent lentement alors que les lèvres pâles s'entrouvraient dans une interrogation restée muette de surprise. Elle était minuscule, écrasée par la colère et la froideur du jeune homme. Terrassée par le son de sa voix et l'hostilité de ses yeux. Lin s'essayait à l'intimidation sur elle. Il la menaçait.

Une bouffée d'émotion la frappa en pleine poitrine. Des émotions qui s'insinuaient entre ses côtes pour s'enrouler plus bas, autour de ses intestins. Au même instant, son regard s'éteignit. Comme les yeux d'une morte, les siens ne voyaient plus le jeune homme qui lui faisait face, mais s'enfonçaient bien au-delà, à mesure que l'horreur de cette situation cheminait jusqu'à sa conscience. Pour la première fois depuis leur rencontre, Vamp se sentait en danger aux côtés de Lin.

C'était une idée atroce. Lin l'aimait, c'était évident. C'était obligé, n'est ce pas ? Il n'aurait pas passé la nuit contre elle sinon. Il ne l'aurait pas embrassée avec autant de fougue. Mais Lin ne lui aurait jamais parlé ainsi non plus. Une bile acide remonta le long de sa gorge pour venir souiller sa langue. Il s'était adressé à elle comme on menace un indésirable, une vermine que l'on ne veut plus avoir sous les yeux. Elle était cette vermine.

Mais non. Ça ne pouvait pas être la vérité. Instinctivement, ses doigts blancs se refermèrent fébrilement sur le tissu qui retenait son attelle comme un noyé se retient désespérément à une branche qui flotte. Il l'avait soignée, il avait pris soin d'elle et de ses doigts blessés. C'était une preuve d'amour ça, non ?

Pourtant, la posture physique de Lin promettait présentement plus le combat que la protection. Après tout, comment pouvait-elle être sûre qu'il l'aimait ? Si elle lui avait avoué de vive voix quelques jours de cela, lui n'avait rien répondu. Il ne lui avait rien assuré ni rien promis. Ses doigts tirèrent plus fort sur la bandelette. Difficilement, elle s'obligea à avaler la bile qui brûlait sa gorge.

Lin n'avait aucune tendresse pour elle. On ne menace pas la femme que l'on aime. Et aucune herbe pour accélérer la croissance de ses cheveux n'y fera quoi que ce soit.

Ses poumons éclatèrent, lui rappelant qu'elle n'avait pas repris sa respiration depuis trop longtemps. Dans un hoquet, elle laissa l'air se frayer un chemin dans sa cage thoracique et gonfler sa poitrine. L'oxygène apporta avec lui de quoi alimenter le raisonnement de la jeune femme. Elle l'aimait et même s'il ne voulait pas de sa présence, elle aurait dû se battre pour assurer la sécurité du jeune homme. Elle aurait dû insister pour qu'il oublie cette idée stupide. Elle aurait dû argumenter et lui expliquer la raison de son geste. Elle aurait dû lui présenter sa peur de le perdre.

Vamp devait le protéger. Mais lorsqu'elle releva la tête pour faire face à la colère de l'ancien barbu, le regard qu'elle y croisa fit fondre le peu de courage qu'il lui restait. Une nouvelle vague de bile l'obligea à déglutir une seconde fois. Son cœur se fissurait de douleur et une sève amère s'en écoulait, brûlant sa poitrine. Non, elle n'avait plus rien à faire ici.

En règle générale, Vamp aurait relevé fièrement le menton et aurait fait face. Sa voix aurait pris un ton froid et cassant. Elle lui aurait rappelé à qui il s'adressait et que personne ne se permet de lui parler ainsi. Mais la situation était inhabituelle et Vamp n'avait jamais appris à cacher ses émotions à Lin, elle n'avait jamais appris à lui mentir... ni été menacée par lui.

La soumission. L'abcès qui pourrissait son cœur s'écoula dans ses veines et gangrena ses forces. Ses yeux se baissèrent. Elle ramena une mèche derrière son oreille, dévoilant une pommette blanche qui  avait perdu toute once de fierté. Ses épaules s'arrondirent et elle perdit quelques centimètres. Sa voix s'éleva, douce, de cette douceur qu'elle employait lorsqu'Ania s'éveillait d'un cauchemar.


- Oui. C'est très clair. Tu as été... parfaitement clair.

Et elle s'écarta. D'un simple mouvement de hanche, elle lui laissa le passage qu'il semblait tant désirer. D'un geste, elle referma les pans de son manteau autour de sa taille, gardant les bras croisés contre son buste, avant de s'engager dans la ruelle opposée d'un pas résigné. Pas une seule fois l'envie de se retourner ne la fit hésiter.

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Lin
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MessageSujet: Re: Vieilles habitudes et nouveaux soucis   Mer 17 Sep - 16:45

Le seul rempart à son départ aux trousses de ceux qui avaient essayé de s'en prendre à Vamp venait de tomber. Il ne voyait plus qu'un mur qui venait de s'effriter sous son impulsion avant de s'écrouler sous une estocade précisément placée. Il n'avait plus aucune conscience de qui constituait ce rempart, ni pourquoi. Tout ce qui lui importait avait été de s'en défaire pour pouvoir laisser libre cours à l'énergie dévastatrice qui lui mordait les veines. Soit il s'en débarrassait dessus, soit il disparaissait pour qu'il puisse y laisser libre cours plus loin. Englué dans un fonctionnement bien trop rôdé par les années écoulées, il avait négligé la jeune femme pour s'enfoncer un peu plus parmi les démons qu'il croyait avoir vaincus.

Sitôt le corps hors de sa route, il se jeta dans la ruelle dont il avait été tiré, s'élançant à la poursuite des roquets sans plus attendre. Le surplus colérique piquait ses membres d'un feu insoutenable et il se sentait au bord de l'implosion. Il fallait qu'il libère cette énergie avant qu'elle ne le consume. Les murs des maisons défilaient en périphérie de sa vision, les pavés étaient engloutis par ses foulées. Il ne réfléchissait pas. Il courait. Son seul objectif était de récupérer ce sachet qu'il avait fourré dans les bras d'un des assaillants de la jeune femme. S'il avait réfléchi, il se serait rendu compte qu'il ne servait à rien de vouloir retrouver ce qu'il lui destinait puisqu'il venait de la faire fuir. A quoi bon courir après ce que l'on veut offrir à qui n'est plus là ? S'il avait réfléchi, il aurait compris que le geste de Vamp n'avait rien de restrictif. S'il avait réfléchi, il n'aurait pas été en train de perdre haleine dans un quartier mal famé de cette ville fréquentée. Si seulement il avait réfléchi.

Ses jambes le portaient au travers de ruelles qu'il avait connues quelques temps auparavant et que sa mémoire cartographiait à nouveau. Il savait où bifurquer, où se baisser, où accélérer. Toute la mémoire instinctive et physique revenait à ses membres et il pouvait concentrer son attention sur la poursuite des détenteurs de son paquet. Ses yeux suivaient les moindres changements de situation, ses oreilles enregistraient chaque son inhabituel. Il était en train de les traquer. Et la traque avait été une de ses activités nocturnes favorites quand il n'était pas occupé aux affaires de Larson.

Choisir une proie. Lui donner une raison de s'inquiéter. La pousser à fuir. La mettre suffisamment en alerte pour que l'intelligence surgisse. Que la poursuite devienne intéressante. Et partir en chasse. De nuit, quand les rues étaient suffisamment désertes pour trahir un pas de trop. En soirée, quand la foule constituait un obstacle succulent. Que la situation soit la plus complexe possible, surtout. Un sourire carnassier ourla les lèvres de l'ancien barbu alors qu'il s'arrêtait net au coin d'une rue. Ce bruit-là était le bon.

Il tourna à l'angle d'une bâtisse décrépie par le temps, la foulée légère et les sens alertes. Il savait qu'il n'était plus loin. Un bruit de groupe s'élevait un peu plus loin et les voix masculines étaient visiblement essoufflées. Agacées, aussi. Aucun doute possible, ce groupe-là était celui qu'il cherchait.

Quelques enjambées plus tard, il se retrouvait juste devant la bande de malfrats. Ne se départissant pas d'un sourire étrangement froid, il inclina la tête alors qu'il croisait les bras, l'air narquois.

Eh bien ? Déjà fatigués ?

Il ne lui en fallut pas plus pour se jeter à corps perdu dans un combat clairement déséquilibré. Même entraîné comme il l'était, habitué à prendre plus de coups qu'il n'en donnait et attentif à plusieurs personnes, il n'allait pas s'en sortir indemne. Mais qu'importait, après tout ? Sa raison était atténuée. Suffisamment pour qu'il ne mesure plus les risques correctement.

Les deux premiers mis à terre servirent d'exemple aux autres compères et d'assurance au jeune homme. Il pouvait le faire. Accroupi au sol, il fouetta une cheville juste avant que des phalanges ne heurtent sa pommette. Le coup résonna jusqu'à l'arrière de son crâne et il s'étala de tout son long sur les pavés. Pourtant, loin d'être sonné, il profita du déséquilibre créé pour envoyer son pied libéré de son poids dans les côtes d'un assaillant zélé. La rixe qui s'ensuivit fut confuse. Il reçut bon nombre de coups, à divers endroits. Il en distribua quelques uns, plus précis, plus efficaces. Malheureusement, son souffle se faisait court et bien que la force qui le propulsait soit bien au-delà de sa véritable force physique, il commençait à peiner. La plupart des malfrats étaient au sol ou vacillants contre un mur et il se retrouva bientôt debout face aux deux derniers en état de lui porter l'estocade finale.

Lin n'avait plus de souffle et plus beaucoup d'énergie à dispenser. Les parcelles de son corps qui avaient été touchées commençaient à couiner et il prenait peu à peu conscience de ses limites. S'il voulait en finir, il fallait qu'il le fasse vite. Pourtant, il ne se résolvait pas à agiter un drapeau blanc. Une histoire de fierté, sans doute. Alors qu'il aurait dû se jeter sur eux sans leur laisser de répit, il appuya son poids sur une de ses jambes, l'autre se pliant légèrement, l'air nonchalant. Ses mains se glissèrent au fond de ses poches dans un geste de décontraction totale et il se permit même un sourire à l'encontre de ses futurs bourreaux présumés.

Vous pouvez encore vous rendre, il se pourrait que je sois clément pour cette fois.

Le frémissement qu'il lut dans le corps des deux restants fut aussi clair que des paroles. Ils ne comprenaient pas son attitude mais une chose était sûre, ils allaient y mettre fin. Lin prit un air affecté et secoua la tête, moqueur.

C'est dommage, vraiment …

A l'instant même où ils se concertèrent du regard pour se jeter sur lui d'un même élan, Lin avait sorti ses mains de ses poches. Armées d'étoiles métalliques. Ils ne purent faire que quelques pas avant de s'effondrer, les jugulaires sectionnées par les crans argentés qui les avaient percées.

Le jeune homme jeta un oeil autour de lui. Deux morts. Les autres n'étaient que blessés et visiblement trop apeurés pour vouloir s'essayer à la bagarre à nouveau. Ils prenaient prudemment leurs distances, s'éloignant à reculons pour être sûrs de ne pas recevoir de dague entre les omoplates. Lin serra les dents en avisant le sang qui coulait sur les pavés. Si la maréchaussée débarquait trop vite, il se ferait pincer. Il ne pouvait pas se le permettre. Sans plus attendre, il récupéra le sac de papier mal en point et s'éloigna, véloce.

Il avait réussi à se débarrasser de ceux qui avaient voulu s'en prendre à Vamp et à récupérer ce qui lui appartenait. Pourtant, une puissante sensation de nausée lui serrait le torse. Ce n'était pas la mort de ces deux types qui le pré-occupait. Il en avait vu d'autres. Et puis, il les avait prévenus. Non, ce n'était pas la mort qui lui donnait le mal de mer. Il regarda autour de lui alors qu'il émergeait des quartiers mal famés. Rien ni personne ne l'accompagnait. Il était seul. Les gens qu'il croisait vivaient leurs vies, lui la sienne. Sauf que lui était seul. Vamp n'était pas là. C'était ça, qui lui retournait l'estomac.

Soufflé par la force de sa prise de conscience, il resserra ses doigts sur le sachet de papier. La colère, la hargne et la violence s'étaient évanouies aussi vite qu'elles l'avaient envahi et il se retrouvait aussi vide et nu qu'auparavant. Un avorton sans perspective. Mal à l'aise et mal en point, il prit une longue inspiration pour ne pas s'effondrer, ses phalanges blanchissant sur le paquet récupéré.
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MessageSujet: Re: Vieilles habitudes et nouveaux soucis   Sam 20 Sep - 5:44

Les pans de son manteau étroitement refermés sur son corps, Vamp marchait sans lever les yeux, droit devant elle et complètement étrangère à ce qui pouvait l'entourer. Sa tête était vide de toute pensée, seule la voix de Lin y résonnait cruellement. Encore et encore. L'expression de son visage incrustée dans les artères qui alimentaient son cœur, cœur qui semblait battre au ralenti. Ses cils noirs étaient baissés sur des yeux qui ne voyaient rien, pas même les pavés qui défilaient sous  ses bottes.

Elle ne parvenait pas à nommer la douleur qui lançait le creux de ses côtes. Elle ne parvenait pas non plus à identifier la moiteur qui poissait sa nuque. Ses lèvres étaient closes, froides comme la glace. Une grimace froissa ses traits et elle resserra le tissu épais de son manteau contre elle. Elle avait froid. Un coup d'oeil dans le ciel lui rappela que c'était une très belle journée ensoleillée. Une belle journée, hein ? Ses doigts glacés se retinrent de faire un mouvement obscènes aux dieux et elle poursuivit sa route, se contenant à grande peine de grelotter. Elle avait la sensation que de la neige s'écoulait dans ses veines à chaque battement de cœur.

Sa conscience ouvrait la porte de l'inquiétude. Où était Lin ? Etait-il rentré chez lui ? Etait-il en sécurité ? Une petite voix l'implorait de faire demi tour et de s'assurer que le jeune homme ne craignait rien. Petite voix vite étouffée par le souvenir de ses menaces. Lin avait été clair, il ne voulait pas d'elle sur son chemin. Elle n'avait rien à faire à ses côtés.

Sa peau se hérissa de froid et la jeune brune se frictionna les bras machinalement et par gestes irrités. La réaction de son corps était parfaitement stupide. La réaction de Lin était parfaitement stupide. Et sa fuite à elle était... parfaitement stupide. Sans prévenir, la vague de bile franchit son gosier et Vamp n'eut que le temps de s'appuyer contre une taverne pour rendre son déjeuner. Tremblante des pieds à la tête, elle resta un long moment pliée en deux, le regard rivé sur le bout de ses bottes. Elle avait vomi sur le bout de ses bottes.

J'ai vomi sur mes bottes.

Elle ferma les yeux alors qu'une quinte de toux la débarrassa des derniers restes que contenait son estomac. Un juron humide bredouillé dans son patois natal franchit ses lèvres moites. Lorsqu'il s'agissait de Lin, son corps avait la désagréable habitude de réagir violemment en réponse à la situation. Or ne pas avoir le contrôle sur son corps la mettait hors d'elle.

Un rire moqueur s'éleva dans son dos.


- Béalors ma petite ? On souille ses petits petons ?

Avec une lenteur qui contenait sa colère, la jeune brune se redressa de toute sa hauteur. Un ivrogne. Un simple ivrogne. Qui se trouvait au mauvais endroit, au mauvais moment et avait osé la parole de trop à la mauvaise personne. Le poing de la jeune brune partit, fracassant un cartilage qui se déroba sous ses phalanges. Sa nièce avait raison. Vamp était douée pour casser le nez des gens.

Si elle n'avait pas repris l'entière emprise sur ses émotions, son geste avait le mérite d'avoir évacué une partie de sa colère. Plus calme, elle regarda son œuvre avec une parfaite indifférence, affichant une expression plutôt satisfaite, et continua son chemin sans s'en soucier davantage.

Elle grimaça tout de même. Le choc de son poing avait malmené ses doigts frigorifiés. Vamp avait toujours été un peu frileuse, mais la température de son corps ne coïncidait définitivement pas au climat ambiant. Son corps avait froid. Trop froid. Il voulait Lin. Une fièvre malsaine lui monta soudainement aux pommettes. Vamp étouffait. Elle jeta autour d'elle un regard perdu, cherchant en vain un oxygène qui restait invisible. Accélérant le pas, elle poursuivit sa fuite.


***

Lorsque la porte s'ouvrit après les trois coups frappés, Nikolaï eut la surprise d'y trouver sa nièce tremblante de froid malgré la clémence du climat. Un simple regard lui assura que Vamp n'était pas malade, du moins pas de la maladie que l'on soigne par les herbes. Il connaissait assez sa petite brune pour avoir la prudence de ne lui poser aucune question et s'écarta avec sa bonhomie habituelle.

Il avait été impensable pour Vamp de rentrer chez elle. Elle savait que ses draps portaient l'odeur de Lin et elle n'avait aucune envie de se retrouver seule. Elle venait donc trouver refuge dans l'unique lieu où elle se savait à l'abri de ses pensées.

L'odeur lui arracha un sourire. L'arôme du cuir et de la soupe sur le feu. La soupe de chez eux, avec de la betterave et de la crème. Les épaules de la jeune femme se détendirent. Son oncle préparait déjà le thé en lui racontant les dernières anecdotes familiales. Vamp eut à peine le temps de retirer son manteau et de lui répondre que sa petite nièce fit irruption, précédée par un cri de joie strident. La jeune femme soupira. Comment quelque chose d'aussi petit pouvait-il faire autant de bruit ? Elle réceptionna la boule hurlante et la cala contre sa hanche alors que son champ de vision se limita brutalement à un paquet de cheveux blancs.


- Tiotia ! Tu pues le vomi !!


Mais cela ne l'empêcha pas de se lancer dans un monologue apnéeique. Dans l'ombre de sa barbe, Nikolaï sourit. Jour après jour, Ania lui rappelait sa petite brune au même âge. Parce qu'aussi surprenant que cela puisse paraître, Vamp avait été tout aussi bavarde. Rien ne pouvait l'arrêter, excepté les histoires du soir. Mais c'était bien avant que sa mère ne s'occupe d'elle.

Tendrement, la jeune femme serra le petit corps agité d'explications contre elle. Elle n'écoutait pas. Après tous ces longs mois, Vamp savait quand écouter sa nièce et quand se contenter de faire acte de présence. Le poids de la petite sur sa hanche, l'odeur du thé et les petits bruits de cuisine commençaient à réchauffer son corps. Bientôt, le givre de ses doigts s'écoula pour laisser la place à un sang tiède qui s'échauffa peu à peu. Elle était en famille. Sa famille.

Instinctivement, elle tourna la tête par dessus son épaule. Mais Lin n'était pas là. Si ses doigts se réchauffaient, son cœur restait gelé. Non, Lin n'était pas là. Mais elle n'était pas sûre qu'elle aurait risqué de faire entrer le jeune homme dans ce foyer après ce qu'elle venait de voir. Qu'il la menace elle, certes. Mais mettre en danger la sécurité d'Anna était impensable.


- Tu m'écoutes pas tiotia !!

- Mais si je t'écoute. Tu parlais de ton rêve. Et qu'a fait ce cheval ?

- C'était un renard ! Après que j'lui a donné à mangé, il...


La soirée s'égrena doucement, dans le babillage enfantin d'Ania qui arrivait à occuper les pensées de la jeune femme. Ne pas penser pour ne pas souffrir, c'était la clé. La petite lui montra fièrement les lignes d'écriture qu'elle avait dû faire toute la semaine. Son oncle tenait à ce qu'elle n'oublie jamais ses racines et Vamp, en tiotia consciencieuse, la rabroua sur quelques lettres qui manquaient de souplesse. Boudeuse, la gamine s'éloigna des adultes, permettant à Nikolaï de s'occuper de sa plus grande nièce. En fin de journée, un client s'était présenté pour un court trajet jusqu'à la ville voisine. Si elle acceptait, elle ne devrait être absente que deux jours, le temps d'un aller-retour. Rien de sorcier, rien de compliqué, une banale escorte.

La jeune femme resta pensive une longue minute. Fenrir n'était pas en état de prendre la route. Et elle s'était promis un nouveau manteau pour Ania. Elle baissa les yeux sur son attelle. Lin lui déconseillerait sans doute de monter avant que ses doigts ne soient complètement guéris. Lin. L'homme qui l'avait menacée quelques heures plus tôt.


- D'accord. Je partirai demain.


Silencieux, l'oncle observa sa nièce avec attention. Elle était triste. Il avait toujours chéri Vamp, dés bébé, il avait eu un véritable coup de foudre pour ces grands yeux noirs sur fond blanc. La retrouver après tant d'années avait été un miracle et la famille qu'ils constituaient tout les quatre était l'une de ses plus grandes fiertés. Mais même si la femme qu'elle était devenue comblait ses attentes, il ne pouvait s'empêcher d'avoir un pincement au cœur en la voyant si froide et si renfermée.

Les membres de la jeune femme s'étaient lentement réchauffés. Elle jeta un œil à son oncle, attendant la question qui ne venait pas. Il la connaissait trop bien, la respectait trop pour enfreindre son silence et il se contenta de lui resservir de son thé. Un simple regard en guise de merci suffit. Quelques secondes plus tard, Ania entrait de nouveau en scène, prête à devenir le centre de l'attention générale. Elle réclama une tresse à sa tiotia et son histoire du soir à son diadia. Avec des gestes habitués, Vamp démêla les cheveux blancs en prêtant une oreille attentive à l'histoire de son oncle, un sourire discret trahissant son intérêt. Incapable de trouver le sommeil, elle garda les yeux ouverts toute la nuit, le corps tiède de la petite dans ses bras. Elle s'y raccrochait. Ses doigts caressant les mèches blanches, elle cherchait à s'assurer qu'elle n'avait pas tout perdu.

Elle se demandait si Lin allait bien. S'il était en sécurité, quelque part, dans un endroit chaud et sûr. Les mêmes pensées qui l'avaient hantée pendant des mois et des mois. Arriverait-il à s'endormir paisiblement cette nuit ou allait-il ressentir son absence ?


***

Le jour la trouva endormie, le nez dans les cheveux de sa nièce. Elle s'éveilla sans douceur, les membres et l'esprit courbaturés. Une nouvelle odeur de thé flottait dans l'air. Il était encore très tôt mais elle avait toujours connu son oncle insomniaque. Et il fallait absolument qu'elle se prépare au départ. Elle allait franchir la porte lorsqu'un grognement guttural la retint. On ne sort pas sans déjeuner. Levant intérieurement les yeux au ciel, Vamp revint s'attabler et se força à manger jusqu'à ce que son oncle lui accorde le droit de quitter la table. On avait beau avoir grandi, certaines choses ne changent pas.

Deux petites heures plus tard, elle sellait Goliath dans les écuries. Son compagnon piaffait d'impatience. La jeune brune grimaça. Il allait être difficile à retenir et elle sentait déjà ses membres courbaturés grincer de protestation. Les oreilles noires s'agitaient, lui confirmant qu'il entendait bien les paroles d'apaisement qu'elle lui murmurait. Elle n'y croyait pas trop mais s'il l'entendait peut être qu'il l'écoutait aussi...

Vamp était passée chez elle en coup de vent. Elle s'était débarrassée de ses vêtements souillés pour enfiler sa tenue de voyage. Un plastron de cuir souple mais épais recouvrait son buste et de larges manchettes protégeaient ses avant-bras. Elle troqua ses bottes de fourrure pour ses habituelles chausses en cuir qui remontaient plus haut sur son genou. Elle abandonna son gant gauche qui ne lui était d'aucune utilité avec ses doigts brisés et enfila un court habit vert forêt et chaud. Les manches larges retombèrent sur ses poignets, cachant les manchettes de cuir, et elle noua soigneusement les liens de cuir le long de son buste pour occulter son plastron. Un sac de voyage trouva sa place habituelle sur son épaule, et après avoir ramené la large capuche sur ses cheveux, la jeune femme quitta la pièce.

Elle avait longuement hésité. Elle y avait réfléchi une bonne partie de la nuit et avait finalement laissé un mot pour Lin, sur l'édredon. Rien de personnel, rien de tendre, la seule explication de faits précis. Elle partait en escorte pour la ville voisine, départ tôt ce matin, retour dans deux jours maximum. Sa lettre se résumait à deux lignes de la plus pure des neutralités. Vamp n'était pas certaine que le jeune homme se souciait de son cas ou de son absence mais elle refusait de lui laisser l'occasion de penser qu'elle prenait de nouveau la fuite.

Tenant Goliath par la bride, plongée dans ses pensées, elle se rendit au lieu de rendez-vous avec ni plus ni moins de motivation. Ce n'était qu'une mission de plus et s'éloigner de la ville, de Lin, ne serait que bénéfique pour elle. Prendre de la distance, réfléchir. Ou pas. Son client lui jeta un œil perplexe en voyant son attelle mais le regard qui lui répondit l'empêcha prudemment de laisser échapper un mot de trop.

Vamp n'avait dit au revoir ni à sa nièce ni à son oncle. Elle n'avait jamais dit au revoir. On ne dit pas au revoir lorsque l'on compte revenir. Avec plus ou moins de souplesse, elle se mit en selle. D'une simple pression de talon, elle se mit en route et passa les portes de la ville sans un regard en arrière.

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MessageSujet: Re: Vieilles habitudes et nouveaux soucis   Ven 26 Sep - 10:12

Lin s'était assis à même les pavés dans la première rue au calme qu'il avait trouvée, le dos appuyé contre une masure à l'aspect entretenu, dans un quartier un peu plus en hauteur de la ville, loin de celui qu'il venait de quitter en laissant derrière lui un carnage dont il n'avait plus été auteur depuis longtemps.

Depuis qu'il avait commencé à travailler avec Larson sur les terres du royaume de France, il était passé par toutes les étapes. De l'asthénie la plus totale à la violence la plus profonde. Toute la palette avait été visitée, sans omettre un seul état intermédiaire proche de la folie douce, où la versatilité l'emporte sur la fiabilité. Il avait plusieurs fois mis la vie de son partenaire en danger, plus ou moins sciemment et s'était amendé par la suite autant de fois qu'il l'avait fallu pour mettre les compteurs à zéro. Ni plus, ni moins. Il n'aimait pas être redevable et n'envisageait pas que Lars le soit. Leur interdépendance ne devait pas provenir d'une telle relation de comptes. Ils travaillaient ensemble parce qu'ils le voulaient bien, parce qu'ils se complétaient bien, parce qu'ils s'entendaient bien. Jamais parce qu'ils le devaient. Tout du moins la théorie établissait-elle cela.

Ses doigts étaient fermement crochetés sur le sachet qui contenait les quelques gâteaux qu'il destinait initialement à Vamp, un peu comme un naufragé s'agrippe à sa bouée. Il essayait de se convaincre que ce qu'il venait de faire n'était pas si impulsif et irraisonné que cela en avait l'air. Il ne s'était pas jeté dans l'arène par plaisir du combat, il l'avait fait parce qu'il fallait qu'il récupère ces gâteaux. Ce n'était pas vraiment qu'il était violent, c'était simplement qu'il avait dû batailler pour récupérer ce qui lui appartenait. Pouvait-on vraiment le blâmer d'avoir défendu ce qui revenait à la femme qu'il aimait ?

Sa tête se redressa brusquement, quittant l'appui rugueux du mur de pierre sur lequel elle reposait depuis maintenant près d'une heure, quand il s'était laissé choir le long de la masure. Ses yeux fixèrent un point imaginaire devant lui, écarquillés. Pensait-il réellement s'être battu par amour ? Pouvait-il vraiment invoquer un tel sentiment pour justifier son accès de barbarie ? Un roulement sourd gronda dans les profondeurs de ses côtes et il lâcha un grognement agacé dans l'air silencieux de la rue. A la lumière de ses pensées, sa mauvaise foi lui apparaissait nettement. A aucun moment il n'avait songé à Vamp alors qu'il courait à perdre haleine pour rendre coup pour coup et même bien plus à ceux qui avaient encerclé la jeune femme. Ce n'était pas l'idée qu'il ne pourrait pas lui offrir ses gâteaux préférés qui avait motivé ses gestes. C'était bel et bien l'adrénaline et l'envie de se battre.

Il se releva aussi subitement qu'il s'était laissé tombé au sol, époussetant ses braies par réflexe. Il coinça le sachet sous son bras et fouilla ses poches pour en extraire un morceau de vélin froissé et un bout de charbon. Prenant appui sur le mur, il griffonna quelques mots sans signer et reprit son chemin, bifurquant vers le pigeonnier le plus proche. Il attrapa un volatile qui lui semblait suffisamment nerveux pour être rapide, glissa le morceau de papier dans le petit tube à sa patte et le relâcha à destination de Larson. Il ne travaillerait pas demain, il avait à faire.


***

Quand la luminosité perça les interstices du bois fendillé des maigres volets de la fenêtre de sa chambre, Lin poussa un soupir de soulagement. La nuit prenait fin. Il n'avait pas dormi et ses nerfs étaient mis à rude épreuve. Le manque de sommeil lui grignotait la patience et son incapacité à se décider de la veille lui pesait encore sur la conscience.

Il était rentré chez lui plutôt que d'aller trouver Vamp chez elle. La décision avait été compliquée à prendre mais il avait estimé qu'elle ne voudrait pas le voir et que la contraindre à le faire en se rendant directement chez elle aurait été le pas au-delà des limites acceptables, compte tenu de l'ordre qu'il lui avait déjà imposé la veille. Il s'était donc étendu sur un matelas qu'il connaissait peu dans l'espoir que l'épuisement de son corps prenne le pas sur l'agitation de son esprit. Espoir déçu.

Il pivota d'un quart de tour pour poser ses pieds au sol, ses coudes posés sur ses genoux pliés. Courbé, il regardait le sol, la tête entre ses mains dont les doigts se perdaient dans ses cheveux ébouriffés. Il était évident qu'il devait aller la voir. Pour qu'il s'explique. Pour qu'ils s'expliquent.

Un soupir rageur lui échappa alors qu'il se levait d'une subite impulsion. Ils ne se comprenaient pas. Même quand il essayait de faire au mieux pour elle, elle s'interposait. Même quand elle essayait de le retenir, il partait. Les mâchoires du jeune homme s'activèrent et il ouvrit sèchement les volets sur un soleil tout juste levé. A cette heure-ci, apporter un petit-déjeuner n'était pas absurde. Un peu anticipé, peut-être, mais pas absurde. Il enfila ses bottes sans soin, enfila une chemise propre et descendit les marches à petite foulée. Dans la cuisine, un pot de miel trônait sur la table, vestige d'une subite motivation de la veille. Il l'attrapa, récupéra quelques écus traînant sur la planche en bois, les laissa tintinnabuler au fond de sa poche et sortit en claquant la porte, le pas décidé alors qu'il remontait la ruelle étroite qui le menait à la civilisation.

En quelques minutes, il fut en bas de l'établissement où Vamp s'était installée. L'hésitation rendait ses mains moites et il se maudit d'être aussi sujet aux émotions quand il s'agissait de la jeune femme. Cela faisait des années qu'il se maîtrisait totalement. Il était même capable de rougir sur commande si la situation l'exigeait. Un Casanova rôdé, rompu aux exercices de manipulation. Et pourtant, quand il s'agissait de la pâlotte, toute maîtrise s'évanouissait et il n'était plus soumis qu'au bon vouloir de ses sentiments. Un long soupir laissa s'échapper son impuissance et son imbécilité à hésiter avant qu'il n'entre dans l'auberge sans frapper, enfin déterminé.

Un signe de tête salua le gérant de l'établissement mais il ne s'éternisa pas. Il fallait qu'il trouve Vamp avant que son assurance ne faillisse. Le pot de miel dans une main, un paquet de beignets natures dans l'autre, il prit le chemin de sa chambre sans plus attendre. Il aurait certainement dû frapper à la porte pour s'annoncer mais le vacillement intérieur qui menaçait d'éteindre sa détermination le bouscula et il poussa la porte du bout du pied jusqu'à la voir s'échouer mollement contre les couettes qui dépassaient au bout du lit.

La pulsation dans son torse avait considérablement augmenté son rythme et il entendait plus nettement le battement du sang à ses tempes que le silence anormal de la pièce. Ce furent ses yeux qui lui annoncèrent l'étrangeté de la situation. Le lit était fait, la pièce était vide. Tout était à sa place, rangé. Et étrangement vide. Lin fronça les sourcils, une désagréable sensation dans le torse. Bien trop vide.

Il s'avança d'un pas dans le silence de l'endroit, sa tête tournant à droite et à gauche pour parcourir l'ensemble de la pièce. Pas de Vamp en vue. Mais pas d'affaires de Vamp non plus. Elle n'était pas la plus ordonnée. Elle n'avait certainement pas rangé proprement ses chemises et ses braies dans la commode contre le mur. Le creux entre ses sourcils s'accentua. Si ses affaires n'étaient pas éparpillées partout, c'est qu'elles n'étaient pas là.

Il posa machinalement ce qu'il avait en main sur le matelas pour faire le tour du propriétaire et tira les tiroirs par acquis de conscience. Sans grande surprise, il le trouva vides. Il tourna sur lui-même pour regarder si le lit portait des restes de vêtements oubliés. Pas le moindre. En revanche, il portait un papier plié en deux. Le jeune homme ne songea pas un seul instant que ce papier était peut-être quelque chose qu'il ne devait pas lire et il l'attrapa alors qu'il s'asseyait à demi sur le matelas, une jambe pliée sur la couette.


C'est quoi ça …

Il ouvrit la page et parcourut les mots qui y étaient couchés. L'environnement autour blanchit dans son champ de vision et il ne vit plus que l'encre noire sur fond blanc. Ses tympans devinrent sourds à toute perception et sa gorge s'assécha alors qu'un brusque vent de panique souleva ses côtes. Partie. Vamp n'était effectivement pas là, elle était tout simplement partie. Comme il y avait près de quatre ans. Comme elle lui avait dit qu'elle le ferait. Comme de nombreuses fois auparavant.

Un imbroglio d'angoisse et de justifications confuses grandit dans l'esprit de Lin alors qu'il se tenait parfaitement immobile sur cette couche trop bien faite. Une indicible peur lui vrilla les intestins, une douleur intense serra ses côtes avant qu'il ne se tourne subitement vers le mur pour y écraser un poing contenant l'ensemble des sentiments qui tornadaient en lui. La vive douleur qu'il en retira déchira le filet d'immobilité de ses sens et il s'affaissa sur le lit, recroquevillé autour de ce seul bout de papier qui était censé l'assurer qu'elle reviendrait.

Si elle l'avait écrit, elle le ferait. Tout du moins l'espérait-il. Une vilaine superstition le maintint alors cloué au matelas qui portait ce bout de papier. Il allait l'attendre là, les deux jours qu'elle avait énoncés dans ses lignes. Et à mesure que le temps passait, l'angoisse de ne pas la voir passer le seuil de la porte croissait en son sein.
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MessageSujet: Re: Vieilles habitudes et nouveaux soucis   Dim 28 Sep - 8:22

Trois jours plus tard, Vamp n'était toujours pas de retour chez elle. Ce n'était ni calcul ni malice de sa part. Arrivée à destination, elle avait dû amener d'urgence Goliath chez le palefrenier. Avec le caractère impitoyable de sa monture, l'affaire avait traîné en longueur et l'argent qu'elle avait reçu s'était évanoui. Elle n'avait pu reprendre la route que tard.

L'escorte s'était déroulée sans le moindre accroc. La jeune brune avait eu la chance de tomber sur le client idéal. Silencieux, efficace et prudent. Elle l'avait laissé à ses pensées et lui aux siennes. Les pensées de Vamp. Erratiques, destructrices, macabres. Quitter la ville sans avoir eu une conversation avec Lin n'avait pas été la meilleure chose à faire. Trois jours passés face à l'incertitude, c'est long.

Le corps de la jeune femme était redevenu glacé. Elle s'était frileusement enroulée dans sa tunique. D'un geste rendu naturel par l'habitude, elle passait régulièrement son index sur ses sourcils pour vérifier que le givre ne s'y était pas formé. Mais quel givre ? Quel froid ? Les feuilles des arbres commençaient tout juste à se colorer, le froid n'était pas prévu avant de longues semaines encore. La cavalière se renfrogna. Non content de lui briser le cœur, Lin glaçait ses membres à les engourdir. Tout était de sa faute.

« Bouge ou c'est moi qui te bouge ». Une poussière dans l'oeil l'obligea à cligner des yeux. Au bout de quelques secondes, elle y passa la paume de sa main. C'était une grosse poussière...

Et si elle n'avait pas bougé ? Qu'aurait-il fait ? Aurait-il employé la force ? La colère enfla dans le creux de sa poitrine et sa main serra plus fort les reines qu'elle tenait. Qu'il essaie seulement...

Vamp était blessée. Blessée dans son amour pour le jeune homme et dans son orgueil de femme qui ne baisse jamais les yeux. Pour elle, il était plus facile d'être en colère contre Lin que de s'abandonner à la tristesse d'un amour perdu. Elle s'endormait en colère et s'éveillait avec une fureur nouvelle alimentée par la solitude. Qu'il ne l'aime pas ; elle le haïrait en retour. Mais sa fureur ne reflétait que trop bien sa détresse. Vamp ne hait pas les gens, elle se contente de les ignorer.

La jeune femme mit deux fois plus de temps au retour qu'à l'aller. Sa colère touchait Goliath et le rendait nerveux. Consciente qu'elle malmenait les nerfs de son compagnon, Vamp dut mettre pied à terre pour passer une nuit sous le couvert de la forêt. Mais ce fut pire encore. Se retrouver ainsi, seule et entourée par l'odeur de résine et de terre humide ne lui rappelait que trop bien les nombreuses nuits qu'elle avait passées sur les routes en compagnie de Lin. Frissonnant de froid, la jeune femme alimenta son petit feu de quelques branches. La façon qu'il avait de l'entourer de ses bras... Les premiers mots qu'il lui chuchotait le matin... Ou la manière dont sa barbe venait effleurer son cou... Vamp frissonna de nouveau mais pas de froid cette fois ci.


Du désir ? Sans rire ?

Agacée, la jeune femme fouilla dans son sac. Comment pouvait-on désirer un homme que l'on est censé haïr ? Ses doigts froids se refermèrent sur un carnet épais et grossier. Lorsqu'elle avait abandonné Lin, la jeune brune avait dû trouver un échappatoire pour contrer ses émotions. Elle s'était alors mise à dessiner. Inutile de se leurrer, Vamp n'avait aucune imagination. Elle n'était pas une rêveuse et ses dessins n'avaient aucun talent, ils étaient parfois même proches de la médiocrité. Mais les traits noirs et nets charbonneux parvenaient à calmer le trop plein de ses émotions. Elle mit quelques secondes avant de trouver une page blanche, tournant les feuillets les un après les autres. Non, ses dessins n'avaient rien d'exceptionnel. Le tronc d'un arbre, la botte d'Ania ou la main de Lin. Un insecte étrange ou bien une racine bizarrement tortueuse. Chanda. Les yeux sombres s'arrêtèrent un instant sur le dessin du loup. Son compagnon lui manquait terriblement. Une moue d'enfant qui va pleurer ourla les lèvres pâles de la jeune femme. Elle voulait Lin.

Vamp baissa les yeux sur ses doigts bandés. Les tissus avaient besoin d'être changé, la poussière des routes et les poils de sa monture s'étaient glissés entre les bandages et la démangeaient. Est ce que Lin touchera de nouveau ses doigts pour les soigner ? Et surtout, le laissera-t-elle l'approcher... ?


***

C'est au bout du quatrième jour que la jeune femme franchit les portes de la ville. Fatiguée, harassée et courbaturée. Elle avait dessiné toute la nuit pour occuper ses pensées et ses doigts blancs disparaissaient sous le charbon noir de son crayon. Goliath rechignait à avancer, peu désireux de retrouver son austère écurie mais Vamp ne se laissa pas faire. Elle voulait retrouver son lit au plus vite. Un soleil de milieu d'après-midi brillait mais elle avait toujours aussi froid. La chaleur moelleuse de sa couette devenait vitale.

Mais la populace semblait en avoir décidé autrement. Elle avait tout juste eu le temps de desseller sa monture quand trois hommes sortirent du bâtiment où elle habitait pour s'approcher d'elle. Cela sentait les ennuis à plein nez mais la jeune femme ne broncha pas. De une, il faisait encore trop jour et la rue était bien trop fréquentée pour que ces hommes tentent quoi que ce soit. De plus, leur mine et leur allure n'annonçaient ni bandits ni vauriens. Enfin, elle était bien trop fatiguée pour courir.

Arrivée dans son dos, l'un des hommes se présenta. La maréchaussée. Les épaules de Vamp se raidirent alors que l'image de son avant dernier client, baignant dans son sang, s'imposait à son esprit. Lentement, elle se retourna pour regarder ses trois invités surprises. L'homme lui arrivait à l'épaule et Vamp tenta pour le mieux de ne pas avoir une attitude trop dominante, sans grand succès.  Sa tête blanche le dépassait résolument.

L'homme fronça les sourcils mais continua sa tirade avec un calme professionnel. Vamp haussa les sourcils. Il ne s'agissait pas de meurtre mais de loyer impayé. Elle n'avait pas dormi chez elle cinq jours durant et n'avait donc pas pu payer ce que son propriétaire réclamait. Contre toute attente, un sourire incertain étira ses lèvres.


- Vous plaisantez là... On fait déplacer la maréchaussée pour une histoire de loyer maintenant ?

A l'expression qui s'étala sur le visage de l'homme, Vamp regretta bien vite ses paroles. À l'évidence il n'était pas là par passion de la justice et la jeune femme venait de pincer la corde sensible. Non, ce n'était pas une blague. Il s'avérait que le nouveau maire se lançait dans l'épuration de ce genre de situations pour créer la ville parfaite. Vamp en aurait presque ri. Elle allait leur faire signaler qu'à peine quelques jours plus tôt, des abrutis lui étaient tombés dessus sans raison mais l'homme lui coupa la parole.

- Ou vous payez ce que vous devez ou nous allons devoir vous amenez avec nous.

Le ton était sans appel. Une fraction de seconde plus tard, des éclats de voix résonnèrent dans la rue et l'on commença à fouiller ses affaires. Tout y passa, de sa besace aux sacoches de sa selle. Mais la jeune femme n'avait pas d'argent. L'homme ne la lâchait pas des yeux. Quelque chose dans cette grande femme aux doigts cassés et au front couvert de charbon noir, résidu de ses doigts, l'interpellait. Elle avait forcément quelque chose à se reprocher. Vamp n'était pas assez stupide pour en venir aux mains, pas après la maréchaussée. Elle se contenta donc d'une lutte verbale tranchante et agressive. Jusqu'à ce qu'on émette l'hypothèse de la fouiller elle.

Son regard s'alluma. Il était hors de question que ces hommes la touchent. Toute prudence envolée, sa voix se fit murmure.


- Essayez seulement...



***

Une petite heure plus tard, Vamp se retrouvait derrière des barreaux. La fureur qu'elle avait emmagasinée ces derniers jours contre Lin avait éclatée lorsqu'elle avait senti des doigts inconnus tentant de la maîtriser. Ils avaient eu du mal à la maîtriser, sa colère lui offrant plus de force qu'elle n'en avait réellement. On l'avait frappée à la mâchoire qui se recouvrait lentement d'une marque rosée mais excepté cela, ses geôliers avaient fait preuve d'une courtoisie plutôt déconcertante. La scène avait été assez bruyante pour rameuter une partie des voisins et badauds, or la maréchaussée tenait à son image. Vamp avait eu de la chance.

On l'avait enfermée à l'écart, seule, par précaution. Cette cellule était petite, trop pour la jeune femme. En colère, les yeux clos, elle appuya son front maculé contre les barreaux de fer. Elle tremblait de froid, les membres à peine réchauffés par la fureur qui coulait dans ses veines. Ils n'avaient pas ramené ses affaires avec eux, sa besace avait été abandonnée là où l'altercation avait eu lieu, aux portes des écuries. Vamp n'espérait pas la revoir un jour.


- Comment voulez vous que je paie ma dette si vous m'enfermez ici ? Je vais pas vous l'pondre par magie votre loyer !


Un silence pour toute réponse. Un grognement plus tard, la jeune femme alla se pelotonner dans un coin de la cellule, les genoux ramenés contre son buste en essayant vainement de se réchauffer par ses propres moyens.

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MessageSujet: Re: Vieilles habitudes et nouveaux soucis   Dim 28 Sep - 13:38

Lin n'avait pas bougé durant les deux jours d'attente supposés suffire pour la voir revenir. Cette chambre l'avait abrité deux révolutions terrestres, ce matelas connaissait la forme de son corps par coeur et l'aubergiste commençait à s'inquiéter de voir cet ours mal léché se faire monter de quoi se restaurer sans jamais quitter les lieux. Aucun client ne faisait jamais ça. Et certainement pas dans la chambre d'un autre client. Il y avait forcément quelque chose qui clochait chez cet homme mais pour rien au monde il ne serait allé lui demander des explications. La noirceur qu'il lisait dans ses yeux chaque fois qu'il était contraint de monter un plat glaçait toutes velléités de savoir.

Une noirceur qui s'assombrit encore alors que la deuxième nuit prenait fin. Vamp n'était toujours pas revenue. Lin n'avait toujours pas bougé. Il avait compté très exactement le temps écoulé depuis qu'il avait trouvé ce morceau de papier sur ce matelas, il savait que les deux jours étaient passés. Ses mâchoires s'enclenchèrent machinalement, se contractant à intervalles réguliers alors qu'il réfléchissait, tournant toutes les hypothèses auxquelles il pouvait penser dans tous les sens pour tenter de trouver une explication valable autre que celle qui se pressait aux portes de sa conscience.

Quand le troisième jour s'acheva sur la matinée du quatrième, le jeune homme était au bord de la crise de nerfs. L'aubergiste avait essuyé une violente altercation un peu plus tôt et il l'avait menacé de faire monter la maréchaussée pour le déloger. Lin n'avait pas apprécié et s'était quelque peu emporté. Il était désormais cloîtré ici, sans pouvoir rien recevoir pour tenir son métabolisme en action ou contraint de partir et de ne plus jamais remettre les pieds dans l'établissement.

Cette quatrième journée s'avéra être un enfer alors qu'il tournait en rond dans l'espace réduit de cette chambre qu'il ne pouvait plus voir en peinture. Il avait envie de retourner les meubles, de saccager les draps et de briser tout objet brisable. Même les carreaux de la fenêtre devenaient de potentielles victimes. Il se sentait nerveux, irritable et brutal. Cette désagréable sensation qui dominait ses tripes n'allait pas tarder à éclater dans sa cervelle et même s'il luttait pour garder un semblant de lucidité, il savait que c'était peine perdue. Si la nuit arrivait sans la jeune femme, la gangrène allait suppurer dans tout son être.

Et l'abcès d'angoisse perça au lever du cinquième jour, alors qu'il se ruait hors de l'auberge, déversant en lui un magma suintant d'une douloureuse rancoeur, puante d'un passé trop lourd.

Il n'avait aucune conscience que Vamp avait passé la nuit dans une geôle inconfortable de la sénéchaussée ni qu'elle avait des ennuis avec son aubergiste. Tout ce qu'il savait était qu'elle n'était pas rentrée comme elle l'avait écrit et que ce tenant était la prochaine personne qu'il proposerait à Larson en guise de victime sous accès de fureur.

Ses pas résonnaient sur les pavés de la rue vide en cette très jeune matinée, presque déterminés. On décelait pourtant bien plus la rage qui emportait le rythme qu'une volonté sans faille. Il était désordonné dans ce qu'il voulait faire, ne sachant pas vraiment s'il voulait se lancer à la recherche de la jeune brune ou simplement la rayer de son existence. Quand il voulait partir à sa recherche, il ne savait pas s'il voulait la retrouver pour passer ses nerfs sur elle et l'accuser de tous les maux du monde ou pour la prendre contre la première surface lisse prête à accueillir leurs deux corps. Quand il voulait la rayer de son existence, il ne savait pas s'il voulait l'oublier totalement ou se venger chaque jour en son déshonneur.

Son esprit malade se torturait en repensant aux lignes couchées sur ce papier, déchiré quelques instants plus tôt, piétiné et noyé dans le lavoir à proximité duquel il était passé. Elle devait revenir, sous deux jours, pas plus. Une mission, banale. Un client, une escorte, un aller-retour.


Retour putain ! Aller RETOUR !

Il s'en prit au volet d'une fenêtre malchanceuse, le dégondant avant de le lancer droit devant lui dans un accès de colère. Il ne comprenait pas qu'elle ait pu être si cruelle. Elle savait que son abandon il y avait plus de trois ans de ça avait laissé des marques et que les séquelles de son départ avaient lacéré suffisamment profondément son être pour qu'il n'en supporte pas un second. Comment avait-elle pu revenir, lui laisser entendre qu'elle ne le quitterait plus et finalement l'abandonner à nouveau ? C'était de la torture. Et consciente, qui plus est. Elle jouait avec lui, machiavélique. Un flux d'exaspération aussi bref que vif coula dans ses veines, lui arrachant un cri de frustration.

Le morceau de bois ajouré qui trainait au sol après son jet se vit encore malmené. Sa présence sur son chemin exaspéra le jeune homme qui s'en empara rageusement et le brisa sur son genou plié. Les deux morceaux qui restèrent furent envoyés avec une force brute sur le mur de la maison voisine où ils s'échouèrent dans un claquement sourd, couvrant à peine la flopée du jurons qui coula entre les lèvres de Lin.

Il n'était plus en colère, il était bien au-delà. La douleur sous-jacente à sa rage ne faisait qu'alimenter cet état de sauvagerie brutale, se dissimulant derrière ces accès de violence pour ne pas se montrer au grand jour. Sa marche déterminée n'était pas une lucidité sans faille qui le portait vers l'avenir mais un simple leurre démesuré donné en pâture à sa chair pour l'empêcher d'exprimer la vive souffrance qui la déchirait. Il souffrait. Comme il avait pensé ne plus jamais souffrir.


Tu es d'une connerie … mais d'une connerie ! Un gros con. Un bon gros con. Un pur sale CON !

Il repoussa sans douceur l'homme qui pensait être le destinataire de telles paroles, les mains fébriles sur ses épaules, les doigts crochetés sur l'arrondi de la chair.

Mais je te parle à toi ? Tu crois que je te parle ?

Et une longue tirade incendiaire s'ensuivit alors qu'il clouait l'homme contre le poteau d'un étal du marché qu'il venait d'atteindre. Sa main s'était resserrée sur la gorge de l'innocent et l'étau de ses doigts se refermait avec un peu plus de force à mesure qu'il énonçait comme rien ni personne ne pouvait lui importer à l'instant et comme la prochaine personne qui oserait s'élever face à lui serait réduite à fertiliser la terre des champs alentours. Il n'était plus en colère. Non, il était bien au-delà.

Quand il envoya l'homme au sol d'un solide coup de pied dans le foie, un grondement général se fit entendre, montant de la foule des badauds du marché. Pourtant, personne n'osa se mettre en travers de son chemin et il traversa la place aussi facilement que si elle avait été vide. Sur le moment, il n'aurait pas su dire si c'était les traits de son visage ou ce qu'ils exprimaient qui avaient eu raison des présents mais peu lui importait. Il était passé sans encombre.

Il se dirigea sans même réfléchir vers le bâtiment qu'il n'avait pas côtoyé depuis un moment, les nerfs en pelote et les traits crispés. Cet endroit était inutile en temps normal, du moins le pensait-il, et il n'avait pas imaginé y remettre les pieds un jour, sauf pour une bonne raison. Celle-ci lui semblait être arrivée et il ouvrit la porte de la sénéchaussée sans aucune grâce, la laissant claquer contre le mur auquel elle était rattachée. Les têtes qui se levèrent alors mélangeaient la surprise et l'agacement. La stature de Lin et l'envergure de son irritation, la posture de son corps et la contraction de ses membres parvinrent pourtant à éliminer l'agacement pour y substituer la peur. Un officier visiblement désigné volontaire s'approcha prudemment et s'éclaircit la gorge avant d'oser une voix à peu près assurée.


Vous … hem … Vous venez pour ?

Les yeux vifs de Lin se braquèrent sur l'homme qu'il dépassait de quelques bons centimètres et il desserra à peine les mâchoires pour lui répondre, le plus calmement qu'il le pouvait, un léger tremblement exaspéré dans la voix.

Pour porter plainte. Je veux faire poser un avis de recherche sur une personne et une interdiction générale d'accès à toute ressource pour elle sur l'ensemble du duché jusqu'à ce qu'elle soit trouvée, arrêtée et ramenée ici.

Il empoigna l'homme qui lui faisait face avec cette fois-ci une détermination qui ne laissait plus aucune place au doute. Il avait choisi ce qu'il voulait faire.

Il traîna l'officier jusqu'à ce qu'il pensait être son bureau, l'assit de force sur la chaise qui y était attribuée et lui glissa une feuille vierge sous le nez, une plume dans une main, l'encrier dans l'autre.


Notez bien ce que je vais vous dire et contentez-vous d'obéir. Si vous avez le moindre problème avec ça, je vous le ferais passer, croyez-moi. Trempez, apposez, notez.

Il commença alors à dicter ses directives, avec une assurance proche de la folie. Il connaissait la particularité de ses droits ici et s'il n'en avait jamais vraiment abusé, il comptait pour une fois en faire un usage tout à fait déplacé.

Vamp avait voulu lui faire du mal. C'était très clair dans son esprit. Une telle attitude relevait de la mauvaise intention. Elle se faisait son bourreau. Et le pire qui soit. Elle voulait jouer avec ses sentiments, le mettre plus bas que terre et l'humilier pour de bon ? Il n'allait pas encore passer trois ans à s'en remettre. A mesure qu'il énonçait ses volontés, sa voix s'affermissait, bientôt claire et déterminée. La jeune femme n'allait pas s'en tirer, cette fois.

Au bout de ce qui dut paraître une éternité au script mais ressenti un battement de cil pour Lin, ce dernier s'interrompit, reprenant son souffle comme s'il venait de courir un cent mètre. La page était désormais noircie, recto-verso, de directives à l'encontre d'une jeune femme dont il ne manquait plus qu'à donner le nom et le descriptif pour pour pouvoir les appliquer.


Précisez que c'est contre une certaine Vamp. Pas difficile de la reconnaître. Grande, mince, blanche. Vraiment blanche. Cheveux au carré. Bruns. Noirs, même. Comme ses yeux.

L'officier s'arrêta net alors qu'il venait de finir d'écrire le p, les sourcils froncés. Une femme de ce genre, il en avait croisée une, la veille. Il releva la tête vers l'homme visiblement très en colère et l'en informa, pas très rassuré de la réaction qu'il pourrait avoir. Au vu des décisions prises contre elle, il doutait que cette femme soit sa plus grande amie. Mais il était bien trop effrayé de voir toute cette exaspération tournée vers lui pour ne pas dénoncer la présence de la blafarde dans leurs murs.

Lin reçut la nouvelle comme un poing jeté en plein visage. Vamp serait ici ? En geôle ? Il écarquilla les yeux bien malgré lui, le gouffre d'irritation s'emplissant d'incompréhension. Comment était-ce possible ? Elle aurait passé trois jours en prison ? Sans le prévenir ?

L'incompréhension changea brusquement en un regain de colère et le jeune homme écrasa son poing sur la table, renversant un peu d'encre de l'encrier.


Bougez-vous le train et montrez-la moi !

Il suivit alors l'homme apeuré jusqu'aux cellules, fébrile. Si elle était vraiment là, ce serait bien différent. Et certainement bien pire. Même en prison, on est autorisé à envoyer des lettres. Pour prévenir qu'on est en prison, par exemple. Pour que certains proches ne s'inquiètent pas.

Les dents de Lin crissaient sous la tension que ses mâchoires exerçaient sans relâche dessus et une menaça même de craquer sous la vive impulsion que la vue de la jeune femme déclencha. C'était bien elle. Derrière des barreaux, dans une cellule isolée et minuscule. Aussi blanche et aussi brune qu'il l'avait décrite.


Je rêve …

Il fut alors victime d'une extinction cérébrale aussi brutale que soudaine. Plus aucun courant nerveux logique ne parvint à son esprit et l'impulsivité de sa réaction fut irraisonnable. Il se rua sur les barreaux et entreprit de les secouer avec une hargne qui les fit flancher sur leurs gonds alors qu'il répandait dans l'air de l'exiguë cellule toute son amertume, sa colère et son angoisse boursouflées.

La soudaineté de la scène, la violence de celle-ci et l'absurdité sous-jacente pour l'officier le clouèrent sur place, si bien qu'il regarda l'homme passer ses nerfs sur les grilles de la geôle sans même essayer de la retenir ou de l'arrêter, saisi. Le moment était bien trop inhabituel pour permettre quelque réaction que ce fut et seuls les gonds purent comprendre l'ampleur de la souffrance qui avait enflé en Lin ces jours passés. L'air aussi, sans doute.
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MessageSujet: Re: Vieilles habitudes et nouveaux soucis   Lun 29 Sep - 3:43

Vamp n'avait pas bougé d'un millimètre. Elle avait passé la nuit contre le coin de son mur, les bras appuyés sur ses genoux repliés. Épuisée et frigorifiée, elle n'empêchait sa tête de dodeliner qu'à l'aide de son bras qui la soutenait. Son corps avait accumulé une fatigue qui l'assommait mais son cerveau refusait de se laisser aller au sommeil.

Cruellement, cette cage ne lui rappelait que trop bien la cave où elle avait grandi. Cette réminiscence pesait sur ses épaules et voûtait son dos. Elle avait peur de s'endormir et d'être réveillée par une gifle de sa génitrice, revenue mystérieusement de là où elle devait pourrir en paix. Vamp frissonna et resserra ses bras autour de ses genoux. Il fallait qu'elle sorte. Et vite.

Elle se concentra donc de longues heures durant à tout ce qui touchait ses sens. Les odeurs, les sons, l'humidité. Mais rien à part son lit chaud et ses couvertures moelleuses ne l'intéressait plus. Et Vamp savait qu'elle n'était pas prête de les retrouver...

La jeune femme n'avait prévenu personne sur sa situation. Ni sa famille, ni Lin. D'abord, parce qu'elle avait toujours répugné à demander de l'aide. C'était quelque chose que Vamp ne savait tout simplement pas faire. Ensuite parce qu'elle n'avait pas oublié le comportement de Lin à son égard et qu'elle n'était plus sûre des sentiments qu'il pouvait lui porter. Ses geôliers avaient été très clair : elle resterait cloîtrée ici tant qu'elle n'aurait pas réglé la note. L'argent n'allait pas apparaître dans ses mains un beau matin par la seule force de sa volonté. Elle avait eu beau leur expliquer le plus calmement possible que pour cela, elle devait travailler et donc, sortir d'ici, c'était une logique qui leur semblait étrangère visiblement.

Vamp voulait Lin. Elle voulait qu'il la prenne dans ses bras et qu'il la berce contre lui. Et qu'il lui amène une grande tasse de lait avec beaucoup de miel. Elle avait l'impression d'être enfermée ici depuis au moins une semaine. La jeune femme était persuadée que le temps passerait plus vite si Lin était là. Lin. Lin qui secouait les barreaux de sa cellule.

Un pli perplexe barra son front blanc. Lin ? Le froid et la fatigue devaient sans doute la faire délirer. Mais le bruit des barreaux que l'on secoue affirma à ses tympans que ce n'était pas une illusion. La hargne qu'elle vit sur le visage de Lin confirma son idée. Jamais elle n'aurait pu imaginer Lin avoir une expression pareille.


- Mais qu'est ce que...

Si la colère de Vamp s'était tarie ces dernières heures, revoir le jeune homme et être témoin de sa « mauvaise humeur » l'enflamma. Avec une lenteur qui n'annonçait rien de bon, la jeune femme se releva pour faire face à l'acharné qui malmenait ses barreaux.

Sans vraiment savoir la raison du comportement de Lin, elle se sentait agressée par ce dernier. Injustement agressée. Il l'avait déjà malmenée lors de leur dernière rencontre et il recommençait, là, alors qu'elle n'avait réclamé ni sa présence, ni son attention ? Il aurait du s'excuser, pas avoir le comportement d'un dément. Si elle avait fui la première fois, il était absolument hors de question qu'elle se laisse faire la seconde.

Le visage aussi lisse que le marbre et aussi dénué d'expression que les statues de ce même matériau, Vamp s'approcha de lui sans le moindre cillement. Son long corps courbaturé s'étirait avec raideur alors que la colère gelait ses vertèbres. Si rigide, si droite et si blanche, elle aurait pu paraître pour morte si ses yeux ne brillaient pas de fureur. Elle se planta devant le jeune homme et se pencha légèrement pour lui chuchoter sur un ton de la fausse confidence. Ni moqueuse, ni ironique. Acerbe.


- Tu vois ce trou, là ? C'est une serrure, mon petit cœur en sucre... Et dans cette serrure, il faut glisser une clé et hop ! la porte s'ouvre toute seule. Mais attention mon amour, il faut la bonne clé, sinon, ça ne s'ouvre pas, tu comprends... ?

Et Vamp lui offrit un sourire qui aurait fait fuir n'importe quel loup la queue entre les pattes.

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MessageSujet: Re: Vieilles habitudes et nouveaux soucis   Mar 30 Sep - 11:38

Ses poumons criaient à l'aide alors qu'il continuait d'invectiver la jeune femme, lui reprochant tout ce qu'elle avait pu faire contre lui dernièrement et bien plus, la perspective déformée par la colère. Il ne reprenait son souffle que pour s'époumoner plus fort encore, la voix tremblante de rage, les phalanges blanchies sur les barres en métal. Un véritable dément.

Il ne s'était jamais énervé de la sorte. Il était habituellement calme, stoïque, presque placide. Rien ne l'atteignait jamais vraiment et il se contentait de laisser glisser tout ce qui aurait pu être considéré comme accroc par n'importe qui d'autre. Sa désinvolture décourageait la plupart des gens. Les autres en venaient aux mains mais ils finissaient eux aussi par abandonner. Pas pour les mêmes raisons, mais le résultat était le même.

Pourtant, face à Vamp, ses nerfs l'avait abandonné et plus aucune barrière raisonnable ne venait interrompre le flot enragé qui coulait de sa gorge. Il sentait nettement toute la tension accumulée s'extérioriser ainsi, quitter son torse pour s'évanouir dans l'air et laisser un calme plat derrière elle. Il se purgeait de ce qu'il avait emmagasiné. Il n'avait pas conscience que toute cette rancoeur agressive ne tenait sa source que dans l'attachement profond qui l'avait pour la brune ni de l'absurdité de sa réaction. Il était gouverné par quelque chose de bien plus ancré que sa conscience et ne cherchait pas franchement à lutter. Sauf contre ces foutus barreaux qui l'empêchaient d'atteindre Vamp directement.

Vamp qui était devenue étrangement proche alors que son monologue hargneux s'éternisait. Vraiment très proche. Beaucoup trop proche pour qu'il continue à hurler. La fin d'une phrase plus ou moins construite lui procura l'excuse nécessaire pour refermer les lèvres et ses mâchoires s'enclenchèrent de nouveau, les muscles saillants et le regard mauvais. Elle avait intérêt à se justifier convenablement si elle ne voulait pas raviver l'énergique diatribe à laquelle il se livrait.

Mais c'était sans compter sur le caractère de la brune. A peine avait-elle desserré les lèvres qu'un accès d'exaspération afflua dans les veines du jeune homme. Mon petit coeur en sucre. Elle ne pouvait pas plus mal partir. La suite de ce qu'elle raconta ne lui importait déjà plus. Il se détourna aussi vivement qu'il venait de se jeter sur la grille qui la retenait prisonnière et tendit une main ferme vers l'officier.


Donnez-moi la clé de la serrure. Plus vite que ça !

L'autre ne semblait pas vouloir coopérer. Certainement lui avait-on ordonné de ne pas ouvrir cette cellule, sous aucun prétexte. La jeune femme à l'intérieur lui avait sans doute été décrite comme dangereuse ou manipulatrice. Ou les deux. Il devait rester ferme et ne pas se laisser berner, faire preuve de courage et garder la prisonnière emprisonnée. C'était logique.

Mais Lin n'avait pas l'intention de se plier à quelques règles que ce fut et certainement pas à ce moment-là. Devant l'inaction de l'homme, il poussa un bref soupir agacé et l'attrapa par la ceinture avec une force brute.


Va falloir apprendre à reconnaître tes supérieurs, mon grand.

Il ne lui laissa aucune chance de défendre le trousseau de clés qu'il avait déjà en main, étendant son bras au-dessus de sa tête pour le mettre hors d'atteinte de l'officier, repoussant ce dernier d'une main sèche.

Tu veux les revoir un jour ? Tu me dis laquelle ouvre cette cellule. Et vite, cette fois.

L'autre s'exécuta quasi-instantanément. Il avait entendu bien des histoires sur le compte de l'homme qu'il avait en face de lui et ces réminiscences couplées à sa détermination dérangeante lui soufflaient d'obéir sagement s'il ne voulait pas d'ennuis. Et il n'en voulait pas. Il indiqua donc la quatrième clé en partant de la plus grande métallique, inquiet de savoir ce qu'il allait en faire. S'il libérait cette jeune femme, lui-même serait dans une panade bourbeuse. Anxieux, il jetait des regards angoissés aux deux protagonistes d'une scène qu'il voulait déjà effacer de sa mémoire.

Lin compta calmement trois clés et prit la quatrième entre ses doigts, s'assurant d'un coup d'oeil vers l'officier qu'il s'agissait bien de la bonne. Celui-ci eut un signe de tête affirmatif. Il n'en fallut pas plus au jeune homme pour retourner contre cette grille et glisser la clé dans la serrure. Le bouillonnement qui l'avait fait éclaté quelques instants plus tôt s'était figé dans son torse, comme glacé par l'attitude de Vamp. Sa rigidité et son ton glacial avaient éteint le brasier qui le consumait aussi sûrement que de l'eau glacée éteindrait un feu mais ils n'avaient en rien fait reflué l'immense souffrance qui sous-jaçait de cette attitude disproportionnée. Bien au contraire.

La douleur sournoise qui étoffait son nid en son sein pulsait, lancinante, en chaque point de son corps, lui rappelant combien la jeune femme avait de l'emprise sur lui. Elle était bien la seule capable de le faire ainsi sortir de ses gonds. Bien la seule à pouvoir lui retourner les sens. A pouvoir lui lacérer le coeur. L'anéantir d'un simple regard. Elle avait provoqué le pire chez lui et il en prenait conscience alors que l'étourdissement d'une hargne dévorante s'était vue mouché par l'attitude de la brune. Le calme dont il faisait preuve était anormal et n'importe qui pouvait le comprendre aisément. Il était désormais beaucoup trop précis dans ses gestes. Beaucoup trop minutieux. Le calme avant la tempête.

Le claquement de la serrure ouverte raviva les yeux de Lin alors qu'il les relevait vers la jeune femme, un sourcil faussement surpris haussé au-dessus de son oeil droit.

Oh ? Mais … C'est ouvert, dis donc.

Il tourna la tête vers l'officier, le remerciant d'un signe de tête exagérément prononcé. Dans le même mouvement, il referma la serrure d'un sec tour de clé et glissa le trousseau dans sa poche, l'air nonchalant. La tempête après le calme.

Il reporta son attention sur Vamp et inclina légèrement la tête, la voix, quoi que posée, chargée d'une colère froide.


Tu vois ces barreaux, là ? C'est une grille ma petite guimauve toute rose… Et pour qu'elle s'ouvre, il suffit de me demander. Mais attention mon ange, il faut les bons mots, sinon, ça ne s'ouvre pas, tu comprends … ?
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MessageSujet: Re: Vieilles habitudes et nouveaux soucis   Jeu 2 Oct - 15:38

Si ses yeux ne brillaient pas de rage, rien, dans l'attitude de la brune, ne laissait paraître la moindre parcelle de vie. Sa peau était aussi blanche qu'un linceul, ses joues étaient froides et elle respirait avec une lenteur telle que son buste se soulevait à peine. Ses sens oubliaient de vivre pour se concentrer uniquement sur l'homme qui lui faisait face.

Pour qui se prenait-il ? Comment pouvait-il oser débarquer ainsi ? Elle ne l'avait pas menacé. Il n'avait pas passé une nuit blanche dans ce trou. Et il osait venir égosiller ses pauvres petits poumons frustrés en pleine figure. En quoi était-elle responsable ? Très droite, elle laissa cette vague de colère et de hurlements venir se briser à ses pieds sans réussir à atteindre ses tibias.

Pourtant, son regard s'égara une fraction de seconde et un infime mouvement de paupière trahit un battement de cil éphémère. Il y avait quelque chose de terriblement séduisant à voir Lin en colère. Son regard de femme embrassa les muscles de son cou tendus. Ses mains puissantes qui se refermaient avec une force brute sur le métal des barreaux. Et son regard noisette qui cherchait à lui faire peur...


Arrête. Tu es en colère, n'oublie pas.

Étrangement, à mesure que Lin recouvrait un semblant de calme, à mesure qu'il repoussait les clés une à une, Vamp commençait à perdre le sien. Lentement, son poing se serra pour empêcher ses doigts de trembler. La fureur remontait le long de sa trachée et vibrait le long des parois de sa gorge. Elle dut pincer les lèvres pour ne pas laisser un hurlement qui devait soulager ses membres durcis s'échapper. Elle intériorisa tout. Elle en fit une boule noueuse et mauvaise qu'elle pelotonna dans le creux de ses côtes.

Lin se trouvait à une distance de quelques pas, pas plus. Elle ressentait la fureur du jeune homme qui irradiait de son torse avec une impression tellement puissante qu'elle aurait juré pouvoir la palper si elle tendait la main. La tentation s'installa, vicieuse et entêtante. Vamp voulait tendre les doigts et toucher ce torse, elle voulait ressentir le fourmillement de la colère sous ses phalanges et y poser sa bouche. Elle se méprisa de cette faiblesse. Elle ne savait si Lin en avait conscience, mais il avait un pouvoir sur elle qui défiait toute logique et tout pragmatisme. C'était incompréhensible que cet homme qui fulminait comme un adolescent frustré puisse avoir un tel empire sur son être.

L'idée de faire la paix l'effleura, pensée qui éclata comme une bulle de savon lorsqu'elle entendit les parole du grand effronté qui lui faisait face. La boule qu'elle avait sagement logé dans le creux de ses côtes éclata pour écouler en elle l'acidité de son aigreur. La jeune brune perdit son visage inexpressif à mesure que ses yeux noirs s'écarquillèrent sous le contre-coup de cette attaque. Petite ? Rose ? Impulsive, elle s'en approcha d'un pas, comme le bloc de glace qui est près à venir se fracasser contre n'importe quel obstacle. Ses yeux se plissèrent, acérés et tranchants. La colère qui vrillait le ton de sa voix l'obligeait à détacher ses mots et à articuler exagérément chaque syllabe.


- Petite ? Pe-tite ? Où et quand as-tu pu imaginer une seule seconde que je puisse être petite ?

Solidaire avec les paroles que la jeune femme prononçait, son corps se redressa pour dominer son interlocuteur autant qu'il le pouvait. Mais plus inquiétant, le ton de Vamp commençait lentement à monter.

- Et... Et rose ? Rose ? De... Comment... Où... Je te défie de trouver la moindre trace de rose sur moi !! ROSE ?? Je ne suis pas toi, avec tes jolies petites joues rosées par le vent frais de garçon en bonne santé !!!

Cruelle, Vamp accentua volontairement sur le mot « garçon ». C'était de la pure provocation. Elle s'était mise à hurler. Or Vamp ne hurlait jamais. En hurlant, elle cherchait surtout à rester en colère. Il en était de même pour l'utilisation du mot « garçon ». Elle ne voulait pas se laisser faire, elle voulait frapper Lin, le secouer, lui hurler dessus et l'humilier. Elle voulait purger sa peur de le perdre. Mais son instinct de femme lui soufflait que ce n'était pas un garçon qu'elle avait devant elle mais un homme. Un homme bien viril, bien campé sur ses cuisses puissantes et qui la dépassait de quelques bons centimètres. Hurler étoufferait son désir. Du moins le pensait-elle...

- Et puis pour qui te prends-tu pour débarquer ici et me hurler au visage ?! Tu oublies à qui tu parles et tu oublies qu'on ne me parle pas sur ce ton ! Pas à moi ! Tu t'adresses comme tu le souhaites aux putains avec qui tu travailles chaque nuit mais je ne suis ni une de tes clientes ni une de tes poules !! ET JE T'INTERDIS DE HURLER DANS MA CELLULE, PARCE QUE C'EST MA CELLULE !!!

Quelques profondes inspirations chassèrent son coup de sang. Le rouge qui avait recouvert ses pommettes l'espace de quelques instants s'estompait déjà. Ses yeux brillaient toujours d'un reflet métallique peu engageant et sa voix était retombée dans un froid polaire. Elle s'approcha de lui, franchissant les quelques pas qui les séparaient sans le quitter une seule seconde des yeux.

- Les bons mots, vraiment ? Et depuis quand je demande poliment pour avoir ce que je veux ? C'est vraiment mal me connaître.

Son corps était parfaitement parallèle à celui de Lin. Elle ne le touchait pas, ne le frôlait pas. Droite, inflexible, elle lui tenait tête sans la moindre peur, prête à tout encaisser. Prête à mordre aussi...

- Donne-moi cette clé ou je viendrai la chercher. Et crois-moi, je le ferai.

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MessageSujet: Re: Vieilles habitudes et nouveaux soucis   Sam 4 Oct - 10:55

Lin n'avait pas imaginé un seul instant qu'elle puisse se rebiffer contre lui alors qu'elle était en tort depuis le début. Il était persuadé qu'elle s'excuserait et que les choses rentreraient dans l'ordre, tout du moins qu'il finirait par ouvrir cette cellule pour l'en sortir calmement et la ramener à la maison et qu'ils mettent les choses à plat.

Il fut donc un instant déstabilisé alors que la voix de Vamp montait doucement vers les aigus, comme une flamme chancelant sous un courant d'air imprévu. Il dut prendre sur lui pour ne pas écarquiller les yeux de surprise alors qu'elle se mettait à hurler et resta campé sur ses deux jambes, se contentant de croiser les bras pour se donner une contenance. Qu'elle hurle si elle le désirait, il n'allait pas se laisser impressionner.

A mesure que les mots de la brune se formaient dans l'air, le jeune homme se redressait face à elle, les barreaux métalliques striant la peau blanche à intervalles réguliers. Elle osait se plaindre alors qu'elle lui avait fait revivre un enfer qu'il s'était juré ne plus jamais retourner visiter. Elle le mettait en garde alors qu'elle s'était faite son bourreau. Comment osait-elle ? Il n'avait pas demandé à la retrouver ici, dans une cellule si exiguë qu'elle semblait taillée pour un demi être humain. Il s'était contenté de revenir chez elle et d'y lire quelques mots griffonnés sur un papier. Elle s'était engagée à revenir, dans ces mots-là. Ca n'avait rien d'affectueux, c'était tout à fait froid et factuel, mais c'était très clair : elle revenait. Et quatre jours après, elle n'était pas là. Le double de l'attente exigée. Il avait perdu patience, après toutes ces années. C'avaient été les jours de trop.

La colère mordilla ses veines lentement, ravivant le flux qui s'était gelé sous les moqueries intempestives de la jeune femme. Il n'oubliait pas comme elle avait simulé un nouvel abandon. Il n'oubliait pas comme elle avait déchiré à nouveau son assurance pour la piétiner dans ses angoisses. Et ces rappels se massaient dans son corps, s'amoncelant petit à petit jusqu'à atteindre des hauteurs vertigineuses, des sommets vrillés par l'agacement, des à-pics d'angoisse coléreuse.

Le regard de Lin s'assombrit et un rictus amer agita son visage. Elle n'avait aucune conscience de ce qu'elle lui avait fait traversé, vraiment ? Il allait falloir le lui faire comprendre. Comme un enfant arrivé au sommet d'une dune, il se jeta à corps perdu dans la descente de ses montagnes d'exaspération, s'époumonant aussi brusquement que son ton s'était glacé.


Tu te fous de ma gueule ?! Je n'ai pas à hurler ? Mais ouvre les yeux ma cocotte ! S'il y en a bien un qui peut hurler ici, c'est moi ! Tu pars deux jours, tu reviens sous quatre ? Tout est normal pour toi ? Et tu oses, tu oses … non mais tu OSES ! venir me parler d'interdiction, de monopole du hurlement ?! Je vais t'en foutre du hurlement moi !

Une véritable cavalcade dans le sable rouge colère. Un pied puis l'autre, les genoux qui cognent, les cuisses qui amortissent, les bras en balancier. Ne surtout pas déraper, ne surtout pas tomber. Continuer de dévaler la pente sans réfléchir.

Je débarque pour te sortir de là ! Et c'est justement parce que tu n'es pas une de mes poules comme tu dis que tu as le droit à ce traitement de faveur ! Tu préfères croupir là comme une putain ? Un peu de dignité ! Lève la tête et regarde un peu les choses comme elles sont.

La vitesse qui augmente, la sensation d'infini qui pousse l'être vers l'avant, toujours plus loin, toujours plus bas. La maîtrise à la limite du raisonnable. Juste enchainer les enjambées.

T'es aussi gueularde qu'incompréhensible ! Et cruelle avec ça ! Tu m'as abandonné à nouveau, t'es partie encore une fois et moi comme un con, je t'ai attendue. Ca t'amuse de jouer à ça ? Tu veux te prouver quoi au juste ? Que je t'aime assez pour me faire du mal ? T'as gagné. Alors assume-le bordel et ouvre bien tes petits pavillons.

Il s'approcha de la grille qui les séparait, sortant les clés de sa poche pour les agiter sous le nez de la brune.

Tu veux sortir de là ? Va franchement falloir que tu te démerdes pour y arriver. Et c'est certainement pas moi qui vais t'y aider. Alors TA cellule, TON territoire, tu vas voir ce que je vais en faire.

Il ouvrit la porte pour se glisser à l'intérieur de la cellule comme on se jette dans l'arène. Il montra ostensiblement à la jeune femme le trousseau qu'il replaçait dans sa poche droite et s'établit, imperturbable et le regard décidé, sur ses deux pieds, le torse légèrement penché en avant. C'était presque une position de combat.

Ce qui agitait véritablement le jeune homme à ce moment-là était aussi touffu qu'un buisson de ronces. Il détestait Vamp autant qu'il l'aimait, il voulait en découdre autant qu'il la désirait. Une sombre association avait fait se percuter deux neurones qui n'auraient jamais du se rencontrer et il se planta là, visiblement déterminé, les hanches légèrement de côté pour empêcher un accès évident aux clés.


Maintenant, prouve-moi que tu sais ce que tu veux.

Bas de la pente. Fin de la descente. Le souffle court, le coeur exalté.

Minus.
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MessageSujet: Re: Vieilles habitudes et nouveaux soucis   Dim 5 Oct - 5:15

Vamp avait de très jolies lèvres. Elle n'avait jamais été une jeune femme particulièrement belle ni élégante. Si sa démarche était d'une droiture parfaite, elle manquait de grâce et sa silhouette longiligne attestait d'une absence cruelle de formes féminines. Mais elle avait de très jolies lèvres. Leur courbe était harmonieuse et leur toucher satiné. À cet instant, sous la hargne et les insultes d'un homme qu'elles avaient si souvent embrassé, ces lèvres se plissèrent. Pas de mépris ni de colère, mais d'une détresse animale.

- Mais...

Lin y allait fort. Trop pour elle. Vamp se recula de plusieurs pas. Geste inimaginable, elle pliait devant quelqu'un. Devant Lin. Ce n'était plus du tout une histoire de dominant et de dominé. Ce n'était plus une querelle de couple. C'était Lin qui l'injuriait et qui semblait la détester. La hargne que ses tympans percevaient dans la voix du jeune homme lui brisa le cœur. Futilement, elle croisa ses bras contre sa poitrine, comme pour essayer de le protéger. Déjà, ses ongles s'attaquaient à la peau de son bras.

- Mais non, je...

Elle ne reconnaissait pas l'homme qu'elle avait aimé. Par deux fois et en l'espace d'une semaine, il était devenu un étranger à ses yeux. Maintenant, Vamp ne le désirait plus. Elle avait peur de lui.

La jeune brune n'avait jamais rien compris à la nature humaine et aux sentiments qui la caractérisaient. Dans sa tête, il y avait Lin et il y avait les autres. Elle ne s'était jamais posé la question du pourquoi elle l'aimait et de ce qu'il pouvait bien trouver chez elle. Ils vivaient ensemble et faisaient l'amour tous les jours. Pourquoi se poser plus de question ? Elle n'eut donc pas le réflexe de se questionner sur la raison du comportement de l'ancien barbu. Tout ce qu'elle comprenait c'était sa colère et ses insultes, son raisonnement s'arrêtait là.

Elle ne savait ni quoi dire ni quoi faire et resta stupidement devant lui sans arriver à faire le moindre geste. Jamais elle ne s'était sentie aussi blessée ni aussi humiliée. Elle aurait pu lui rétorqué qu'elle n'avait pas besoin de son aide pour sortir de ce trou. Elle aurait pu lui rappeler qu'il n'avait pas été là ces trois dernières années pour l'aider ou la protéger et qu'elle s'en était plutôt bien tiré. Mais ça aurait été un mensonge. Vamp le savait, elle n'avait pas vécu ces années là, elle s'était contentée de survivre. Elle ne voulait ni ne pouvait pas vivre sans la présence du jeune homme à ses côtés. Jeune homme qui était en train de l'écorcher vive.

Alors les jolies lèvres restèrent closes. Aucune moue ni aucun tremblement ne les agitait. Elles restaient lisses et indifférentes avec une dignité qui était en fait de l'effroi. De l'effroi et une détresse qui gelaient le visage de la jeune femme de tout sentiment. Elle avait pâlit, autant qu'il était possible pour elle de pâlir, comme si ses veines refusaient désormais d'alimenter son corps. Alors la jeune femme craqua.

Vamp s'approcha sous le coup d'une impulsion qui l'obligea à s'avancer vers le jeune homme et elle se mit à le taper.


- Tu es injuste !!

Elle ne l'avait pas réellement frappé. Sa main droite s'était contentée de heurter mollement le torse de l'ancien barbu, ne faisant pas plus de dégâts qu'un coup d'oreiller dans le dos. Son geste n'était que la matérialisation désespérée de son angoisse et de sa douleur.

- Tu es injuste ! Terriblement, terriblement, terriblement injuste !!


Un nouveau coup accompagnait chaque mot, concrétisation désordonnée de la tristesse dans laquelle la jeune femme était en train de sombrer. La main gauche suppléait la main droite sur le torse de Lin, malmenant ses doigts blessés dont la douleur ne parvenait ni à calmer ni à réveiller la jeune femme. Elle était bien trop loin de la douleur physique pour la ressentir. Mais lui faire du mal n'était pas le but de Vamp. Si ses poings effrayés parvenaient à atteindre l'ancien barbu, ils arrivaient à peine à le faire chanceler.

- Je ne t'ai pas abandonné ! C'est complètement faux ! J'ai eu un imprévu ! Je suis bien arrivée, mais il y a eu Goliath et j'ai eu du retard, à cause de son fer, et ensuite je suis arrivée ici, j'étais à l'écurie, mais la maréchaussée m'est tombée dessus, et ils ont voulu poser leurs mains sur moi, et alors je ne me suis pas laissée faire, et je n'ai absolument aucune notion du temps ici mais je crois que ça doit  faire deux jours que je suis là et maintenant, toi, tu débarques et tu me cries dessus...

S'il n'y avait aucune larme sur son visage, il y en avait dans le ton de sa voix. Épuisée sous le poids de l'énormité de cette situation, elle reposa ses deux poings sur le torse du jeune homme, s'appuyant contre lui pour ne pas chanceler. Cocotte, putain, gueularde, incompréhensible. Vamp était brisée.

- Tu dis que je suis cruelle...

Ses yeux noirs ne le regardaient plus depuis longtemps. S'ils étaient tournés vers le visage de Lin, ils s'étaient éteints depuis de longues minutes déjà.

- J'ai voulu te retenir, l'autre jour, dans la ruelle. Je ne voulais pas que tu poursuives ces hommes. C'était beaucoup trop dangereux. J'ai passé trois années dans l'incertitude de ta sécurité. J'ai passé trois années à me demander si tu étais dans un endroit chaud et sain. J'étais terrorisée à l'idée que tu puisses mourir loin de moi. Depuis que j'ai été au contact des malades, il n'y a pas une nuit où je ne  te vois mourir dans mes rêves Lin. Tu finis toujours par mourir dans mes bras et je ne peux rien faire. Absolument rien. On ne peut pas combattre la maladie. Tu es là, avec moi, et tu meurs. Et je te regarde partir. L'autre jour, tu as voulu sciemment courir après le danger. Que voulais-tu que je fasse ? Que je prenne le risque de te perdre définitivement alors que je te perds déjà chaque nuit ? Mais toi, tu as pris ce risque. Tu n'as pas pensé une seule seconde à moi, à ce qui allait se passer pour moi s'il t'arrivait quelque chose. Tu te fiches de mourir et de me laisser toute seule ici, sans toi. Et c'est moi qui suis cruelle ?

La jeune femme n'était pas une idiote. Elle n'était ni faible, ni romantique et encore moins fleur bleue. Et elle n'était certainement pas une pignouse. Mais la violence des paroles de Lin avaient ouvert une porte qu'elle pensait ne jamais avoir en elle et mettre des mots bien réels sur ses peurs la chamboulait. Elle n'éclata pas en sanglots hystériques. Elle ne gémit pas et aucun spasme ne souleva sa poitrine. En un simple battement de cil, une larme glissa le long de sa joue. Elle y traça un chemin humide sur l'épiderme blanc avant de se perdre dans le creux de son cou. La trace brilla un instant, comme le givre sous un rayon de soleil, avant d'être rejointe par une seconde larme, puis une troisième qui les accompagna sur l'autre joue, compagne parallèle et solitaire.

- Quant à tes propos de ce jour-là... Je pense que tu as été parfaitement clair. Tu ne veux pas de moi sur ton chemin, tu ne veux pas de moi dans ta vie. Puis tu viens me hurler au visage le fait que j'ai quatre jours de retard ? Et c'est moi qui joue avec toi ? Jamais je ne me suis sentie aussi méprisée ni aussi indésirable. Tu as essayé de m'intimider, tu m'as menacée. Je n'ai été qu'une vermine à tes yeux, une vermine que tu devais écarter.

Vamp n'essuya pas ses larmes. Elle s'en moquait. Ses épaules n'avaient plus aucune droiture. Elle n'avait plus ni fierté ni dignité. Elle était bien en dessous de tout cela.

- Et l'on ne parle pas ainsi à la femme que l'on aime...

Lentement, les poings quittèrent le torse du jeune homme. Vamp se recula pour s'éloigner de lui, point final à un enfer qu'elle voulait enfouir en elle et oublier. Elle avait pensé pouvoir le rendre heureux et être heureuse avec lui. Elle s'était trompée. Elle ne le comprenait plus. Pour Vamp, c'était une rupture.

- Si tu veux bien m'excuser, j'aimerai me retrouver seule à présent.

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Lin
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MessageSujet: Re: Vieilles habitudes et nouveaux soucis   Mar 7 Oct - 5:59

Interloqué, Lin resta immobile un long moment, le torse de nouveau parfaitement dans l'alignement de ses jambes, droit comme un i. Son thorax ressentait encore le poids des poings de Vamp qui s'échouaient à intervalles réguliers sur la surface de sa peau, sa colonne vertébrale se souvenait de chacun des tressaillements qu'ils amenaient avec eux, ses poumons de chaque inspiration prise en rythme. Abasourdi, il ne bougeait plus.

La jeune femme qui se tenait devant lui n'avait plus rien à voir avec l'inflexible brune qu'il connaissait quand elle était en colère. Le froid tranchant de sa voix s'était mué en détresse et ses épaules si parfaitement rigides s'étaient affaissées. Pire, ses joues immaculées s'étaient inondées de larmes. La vision des rondeurs humides dégringolant sur l'épiderme blanchi tournait dans la tête de Lin comme des fantômes hantent un vieux manoir. Jamais il n'aurait songé la faire pleurer.

Vamp était inatteignable dans ses moments de rébellion. Elle répondait à l'attaque par l'attaque, elle brisait celui qui tentait de la faire ployer, elle se murait dans la glace jusqu'à geler toutes velléités chez son interlocuteur. Elle était insubmersible. Du moins le pensait-il. Ces larmes qui avaient maculé ses joues avaient plus sûrement étouffé sa hargne que n'importe quelles paroles apaisantes. Il s'était trouvé aussi soufflé qu'un embryon de feu sous une trombe d'eau. De victime supposée, il était passé à bourreau attesté. Cette simple idée grignota quelques centimètres à sa longue silhouette et il ne put que déglutir pour éviter d'avoir à se retenir aux barreaux de la cellule.

Un vide étrangement pesant flottait en son for intérieur, réduisant au silence toute son agitation. Elle n'était pas effacée, envolée ou disparue. Elle était simplement considérée avec un recul qu'il n'avait jamais eu et il la contemplait avec stupéfaction depuis les tréfonds de son être. Il avait eu des réactions presque animales. D'une rudesse qui frôlait la brutalité. La violence. Celle qu'il avait fini par fuir le rattrapait désormais. Le naturel revenait toujours au galop, disait-on. Il déglutit de nouveau, mal à l'aise. La violence serait-elle son naturel ?

Il s'ébroua avec un peu trop de force, chancelant sur ses appuis. Il n'était pas violent. Pas profondément violent. Ce n'était qu'une surface, qu'un mode de défense face à l'agressivité de son environnement. Il le savait. Mais alors pourquoi n'était-il pas capable de s'y soustraire ? De crever la surface pour laisser émerger les profondeurs ? Ses yeux se relevèrent sur la jeune femme qui s'était éloignée de lui. La gangrène qui vivait en lui avait gagné du terrain et s'enfonçait lentement vers ce qu'il était véritablement. Elle progressait et se révélait plus forte à chaque épisode faisant appel à elle. Il fallait qu'il l'arrête avant que la nécrose ne soit irréversible. Il fallait qu'il protège son intégrité avant de la perdre définitivement.

Une longue inspiration ne lui suffit pas pour se sentir prêt à déchirer le voile de sauvagerie qui occultait sa raison. Il avait peur. Déraisonnablement peur. Mais l'instinct tapi loin sous la brume des années passées rugit suffisamment fort pour ébranler les derniers remparts qu'il avait érigé à sa propre sincérité, ouvrant un passage, quoi qu'étroit, bien réel vers la surface.


Je ne pouvais pas le savoir.

Dans sa voix, rien en apparence ne trahissait la difficulté de ce qu'il était en train de traverser, les embûches au-dessus desquelles il passait pour gravir un pénible chemin. Il ne voulait pas se plaindre. Aussi continua-t-il avec un ton anormalement calme, dans une tentative de neutralité peu concluante.

Je n'ai … j'ai juste lu tes mots et compté les jours. Ca a fait quatre au lieu de deux. C'était beaucoup trop. Il n'y en a pas eu d'autres, de mots, pour remplacer ceux que j'avais lus. J'aurais compté plus longtemps, sinon.

Il redoublait d'efforts pour maintenir à flot la tonalité de sa voix qui menaçait de chavirer à tout instant. Il se maudissait d'être aussi peu assuré et se morigéna. S'il l'avait pu, il se serait giflé. Mais il n'était pas en position de le faire.

Je te veux dans ma vie. Dans n'importe laquelle. Celle d'avant ou de maintenant ou de plus tard. Je … j'ai essayé de t'y prendre, dans cette rue. Ma vie c'était ça. C'est ça. Enfin …

Il plissa le nez. Ses mots sortaient à peu près aussi bien qu'il était évident pour lui de se débarrasser de la masse gluante qui s'accrochait à lui, de cette couche de brutalité qui recouvrait ce qu'il était.

Ca a été un refuge, ce genre de choses, pour moi, quand tu n'étais pas là. Tu sais, les refuges qui font mal mais moins que ce que tu abandonnes pour y aller. Et dans ma vie, c'est peut-être tout ce qu'il y avait d'un peu moins pire. Je voulais te faire voir le mieux de ce que j'avais vécu. J'ai juste oublié que c'était le pire vu d'ailleurs.

Il reprit son souffle le temps d'une légère pause, le noeud au creux de son torse se desserrant de quelques millimètres. Il prenait conscience de ce qu'il avait fait, de ce qu'il avait vécu et de tout ce qu'il n'avait pas pu comprendre. Mettre des mots sur ce passé boueux l'effrayait autant que ça le soulageait.

Tu as refusé. Pour moi, tu as refusé de venir dans ma vie. Je … je n'ai pas … Je n'ai pas tout à fait apprécié. Je voulais que tu y viennes. D'autant que ce qu'ils avaient à moi, c'était pour toi.

Il se gratta la nuque, mal à l'aise. Comment pourrait-elle comprendre qu'il l'avait écartée pour lui offrir quelque chose ? Il reprit une inspiration pour s'obliger à continuer, sentant sa volonté de tout exposer s'amoindrir dans le silence.

Le paquet qu'ils avaient, c'était pour toi. Des pâtisseries tellement sucrées que t'aurais perdu une dent ou deux en les mangeant. Je voulais juste te faire plaisir, puisque … que …

Il rougit. Comme un imbécile. Il n'y pouvait rien, son corps avait réagi avant que sa conscience ne le rabroue. Honteux, il baissa la tête pour dérober la vue de son visage à la jeune femme. Elle ne le regardait pas mais il ne voulait pas qu'elle ait même l'occasion de le voir comme ça si elle relevait la tête à ce moment-là.

… puisque j'avais pas su le faire la veille.

Il se racla la gorge avant de reprendre, comme si le son de sa voix pourrait cacher les mots qu'il venait de former.

Je crie parce que j'ai peur. Que tu disparaisses à nouveau. J'ai cru que c'est ce que tu faisais. J'ai voulu porter plainte contre toi et te faire arrêter, où que tu sois dans le royaume, pour te faire revenir.

Un éclair de conscience le frappa et il se retourna vivement vers le couloir derrière la grille, un accès d'inquiétude faisant courir le sang dans ses veines. L'officier. Après lui avoir pris ses clés, il ne s'en était plus occupé. Mais il ne voulait absolument pas qu'il entende ce qu'il avait à dire à Vamp. C'était bien trop intime. Il balaya frénétiquement le couloir du regard pour trouver le garde, sans succès. Retenant un soupir de soulagement, il jeta un oeil à la porte au fond, fermée. Il était parti et les avait enfermés non plus dans une cellule mais dans une aile entière du bâtiment. Lin n'était pourtant pas inquiet. Il était seul avec la brune, c'était la seule chose qui l'intéressait pour le moment. Les autres considérations viendraient après.

Il se retourna vers la jeune femme, maintenant une distance respectable entre eux, comme elle avait exprimé son souhait d'être seule. Mais il voulait tout de même finir et c'est pourquoi il desserra à nouveau les lèvres.


Tu sais … je voulais me battre avec toi.

La sincérité de son aveu le dépassa lui-même mais il refusa d'abdiquer et continua.

Je voulais qu'on s'écharpe, qu'on se tape dessus, qu'on se secoue, n'importe quoi qui pourrait faire sortir tout ça. Mettre tout dehors pour pouvoir remplir avec autre chose. Autre chose que des incompréhensions et des silences.

Il se tut, laissant le silence planer un instant alors qu'il laissait tout ce qu'il y avait en lui se ré-agencer. Un abcès de cette taille qui crevait, ça laissait de la place pour le reste. Il hocha finalement la tête alors qu'il sortait les clés de sa poche, les laissant tomber au sol dans un cliquetis métallique.

Je vais commencer avec ça. Je veux pas de ce genre de pouvoir sur toi.

Il reposa ses yeux sur elle, calmé. Vidé. Ca n'avait été que quiproquos et méprises. Il avait parlé pour de bon, il avait présenté ses faiblesses sur un plateau. La tension avait chuté en lui à tel point qu'il se sentait faible. Et terriblement vulnérable.

Ce qui se tramait en lui n'en était qu'au stade embryonnaire mais il se sentait sur la bonne voie. Même si elle paraissait affreusement complexe, au moins était-elle visible. Il décolla finalement ses pieds du sol pour s'approcher de Vamp, avec la lenteur dont on use pour ne pas affoler les bêtes sauvages. Arrivé à sa hauteur, il s'immobilisa un court instant, le temps pour elle de percevoir sa présence. Il inclina alors à peine le visage pour poser ses lèvres sur son front, sa main approchant légèrement sa tête d'une pression de paume dans ses mèches brunes.

L'instant d'après, il passait la grille de la cellule pour se retrouver dans le couloir, laissant à la brune l'occasion d'être seule comme elle le désirait.
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