l'antre des Cuspna

Je voudrais mourir si cela ne vaudrait mieux que de ramper, de s'avilir et se prostituer
 
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 Entre renaissance et damnation

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Vamp

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MessageSujet: Entre renaissance et damnation    Jeu 1 Mai - 10:42

La brise se leva doucement alors que le jour commençait à décliner. La journée avait été douce mais la saison voulait les nuits encore fraîches et la température commençait à perdre quelques degrés. Alors que les paysans rentraient des champs et les commerçants fermaient leurs échoppes, un petit groupe de cavaliers arriva aux portes de la ville. Les sabots des chevaux retombaient lourdement sur la route pavée. Le bruit des fers contre la pierre résonna dans le silence de cette fin d'après-midi, se répercutant entre les maisons de l'artère principale de la ville. Ce fut là leur seul accueil.

Le groupe d'hommes n'avait rien pour attirer l'attention sur eux. Ils étaient à peine dix, nombre guère surprenant pour des voyageurs : la belle saison approchait et les routes commençaient à grouiller de brigands et voleurs. Pourtant, un observateur plus attentif aurait remarqué des signes qui ne trompent pas. Ils étaient dix mais de nettes différences les divisaient. La troupe semblait graviter autour d'un seul homme. Chevauchant sa monture avec hauteur, il regardait les choses qui l'entouraient avec l'assurance d'un homme qui peut tout s'offrir. Ses vêtements de voyage étaient  saillants et, bien qu'en apparence de coupe banale, la finesse des points de couture trahissaient la bourse qu'ils devaient dérober aux regards. Les hommes qui l'entouraient transpiraient la virilité et la bêtise. Ils n'avaient visiblement pas été choisis pour leur capacité à suivre une conversation. Mais parmi la petite troupe, trois silhouettes contrastaient clairement avec les autres cavaliers.

Toutes trois étaient encapuchonnées, enveloppées dans des capes noires et épaisses. Leurs vêtements étaient de couleurs sombres, chauds et épais, l'idéal pour les grands voyageurs. La coupe et le tissu résistant de leurs braies dénotaient avec la « mode » du Royaume. Voilà des fripes que l'on ne portait pas dans la région... De plus, leur tenue, bien que confortable, était sans doute un peu trop épaisse et chaude pour le climat de la région. L'une des silhouettes était immense. Sous la cape qui masquait les formes du corps, on devinait une carrure masculine qui devait osciller entre le mètre quatre-vingt-dix et les quatre-vingt-dix kilos. Depuis qu'ils avaient dépassé l'entrée de la ville, l'immense silhouette se tortillait sur sa selle, comme si l'impatience arrivait à donner vie à cette montagne de chair. Les deux autres silhouettes étaient, en comparaison, bien plus frêles. L'une d'elles semblait porter un paquet contre son buste, paquet étroitement enveloppé dans une couverture chaude et moelleuse. Chose étrange, cette même silhouette chevauchait un frison. Un voyageur à la mise miteuse n'aurait jamais pu acquérir une telle bête, à moins d'en avoir dépossédé un seigneur...

La troupe s'immobilisa à un carrefour. La silhouette au frison glissa délicatement le paquet qu'elle portait à son compagnon encapuchonné. La couverture bougea quelques secondes avant de s'immobiliser de nouveau contre le buste du cavalier. Débarrassée de son fardeau, la silhouette mit pied à terre et s'avança vers l'homme au centre du groupe. Après quelques paroles échangées à voix basse, le groupe se divisa. L'homme se dirigea vers la partie plus luxueuse de la ville à la recherche d'une auberge digne de son titre. À l'inverse, ses hommes s'enfoncèrent dans les quartiers sordides de la cité, cherchant alcools bon marchés et bordels. Le trio les regarda s'éloigner avant de se concerter à voix basse. Leurs gestes, leur posture, tout dans leur comportement témoignait d'une grande fatigue. La montagne fit des grands gestes autour de lui en racontant quelque chose qui fit rire le second cavalier. Puis au bout de quelques minutes de conversation et après avoir vérifié ce qui se trouvait dans le fond de leur bourse, les trois compères se mirent en quête d'une taverne.

Ils n'allèrent pas loin. La faim et la fatigue prirent le pas sur leur courage et la silhouette de tête fit halte devant une taverne qui semblait propre et surtout pas trop mal famée. Ils échangèrent encore quelques mots à voix basse dont la tonalité sonnait comme des recommandations puis tout trois poussèrent la lourde porte de bois.

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Lin
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MessageSujet: Re: Entre renaissance et damnation    Jeu 1 Mai - 15:50

La chaise s'inclinait régulièrement sous le poids de l'homme, avec pour simples pivots ses pieds de bois. Toc, contre le mur. Clac, contre le sol. Une gorgée avalée. Toc, contre le mur. Il ne s'en lassait pas. Le rythme créé lui rappelait la houle des bateaux, les coques malmenées par le vent et le roulis incessant sous ses pieds. Clac, contre le sol. Ca chantait dans les cales, ça hurlait sur le pont. Il revoyait le capitaine, bras tendu, qui s'époumonait dans une voix rocailleuse de vieux loup de mer. Une gorgée avalée. Sacré bonhomme.

La chope ainsi vidée ne heurta pas la table violemment comme toutes les consoeurs qu'il s'était enfilé au cours de sa vie. Elle fut reposée avec calme sur le panneau de bois, sagement entourée par les doigts de l'homme qui relevait les yeux sur la salle. Il n'y avait pas grand-monde, comme souvent. L'établissement se voulait de meilleure fréquentation que les gourbis que l'on trouvait dans les bas quartiers de la ville et le gérant expulsait à tour de bras les éméchés qui venaient fêter leur énième bouteille sur son comptoir. Pas un son plus haut que l'autre, les quelques personnes attablées discutaient posément de sujets qu'il aurait certainement trouvé ennuyeux. Les pichets remplis de bière qui ornaient les tables trahissaient cependant le niveau des présents mais n'importe quel étranger aurait pensé à une bonne auberge. Ce n'était pourtant qu'une taverne entretenue.

Il étira un bras au-dessus de sa tête dans un bâillement écrasé alors que ses yeux furetaient avec plus d'attention vers le grand meuble où étaient gardés les fûts. Il était convaincu que se trouvait là l'hurluberlu qu'il cherchait. Un éclat de rire dissonant dans l'air du lieu attira son regard au bord du comptoir. Gagné. Il se tenait bien là, accoudé avec nonchalance sur le grand plateau boisé, un verre entre les mains. La jeune femme qui l'accompagnait avait posé sa main dans son dos, la paume à plat en son centre. Caressante.

Il avait suivi leur manège depuis le début de la soirée et ne tenait pas à manquer le dénouement. S'ils n'avaient pas été là pour le divertir, il serait déjà parti. Rien ne le retenait en ce lieu trop calme. Habitué aux sols poisseux des flots de bière renversée par fûts entiers, il ne s'adaptait à ce monde feutré que lorsqu'il avait quelque raison qui l'y poussait. Et ce couple-là était une bonne raison.

Il repoussa sa chaise avec lenteur, presque comme pour ne pas qu'elle racle le sol et prit sa chope alors qu'il se levait. Être simple observateur l'amusait parfois. Ce soir, il avait envie d'un peu plus d'action. Il contourna la table avec souplesse, la pulpe de ses doigts triturant machinalement le récipient qu'il emportait. Il allait en profiter pour le remplir. Voire même, pour se le faire remplir. Un léger sourire naquit au coin de ses lèvres à cette idée.


La soif m'assèche le gosier !

Il venait de poser ses mains bien à plat sur le comptoir. Provoquer quelque peu les sensibilités l'amusait au moins autant que de regarder les parades nuptiales et il ne put retenir le sourire qu'il adressa au tenant de l'auberge. Il n'avait rien de sérieux. Il était teinté de moquerie et plus profondément, de mépris. Sa chope tendue parla pour lui et il tourna la tête vers le couple pendant qu'on le servait.

Ses pupilles évaluèrent rapidement la jeune femme. Elle ne présentait pas grand intérêt. Des cheveux longs, ramenés en chignon, une teinte terne. Des yeux un peu trop grands, des épaules un peu trop large. Un simple regard lui apprit qu'elle était faussement embourgeoisée, sa robe n'ayant pas l'éclat sémillant des toilettes des dames. Il ne se départit pourtant pas de son air avenant et la salua avec politesse. L'homme reçut un signe de tête alors qu'il récupérait sa chope désormais pleine.

Il ne se démonta pas face à son regard courroucé, dérangé dans sa progression et le trouble-fête leva simplement son verre.


Aux jolies filles !

Un clin d'oeil trop appuyé pour être sincère acheva de durcir le regard masculin et le trublion trinqua avec grandiloquence, ravi de son interruption. Le choc des verres étouffa le bruit de la porte et seul le courant d'air frais chargé des senteurs extérieures prévint les accoudés du comptoir de l'entrée de nouveaux venus. Les visages se tournèrent pour saluer, avenants pour la plupart, curieux pour le buveur. Il pencha légèrement la tête, un regard inquisiteur posé sur les entrants. Une nouvelle distraction volait la vedette au couple.
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MessageSujet: Re: Entre renaissance et damnation    Ven 2 Mai - 5:12

La chaleur de la taverne vint caresser le visage caché de la jeune femme, chassant la tension de ses épaules. Elle avait repris le paquet contre elle et l'enserrait de ses bras protecteurs. Le géant la précéda suivi de la seconde silhouette qui les accompagnait. Sans se formaliser, la jeune femme franchit enfin le seuil, bonne dernière, et referma la porte derrière le trio. Quand la faim ronge le ventre d'un homme, il ne faut attendre ni politesse ni courtoisie.

Ses yeux noirs parcoururent un bref instant les lieux, sans s'y attarder. D'abord, elle avait connu de nombreuses tavernes au cours de ces derniers mois et il ne faut pas être Aristote pour comprendre qu'elles se ressemblent toutes. Ensuite, son énorme compagnon lui cachait un bon quart de la pièce à lui seul. Et puis il faisait doux et chaud, on était au sec et le sol était propre. La jeune femme ne se posa pas plus de question sur la décoration des lieux ou sur les ivrognes présents. La montagne poussa une exclamation de ravissement et de bonheur à la vue du comptoir et s'y élança de son pas pesant. Vive, la dernière des silhouettes l’attrapa in extremis par le coude, le retenant maladroitement alors que l'élan du géant la faisait chanceler. Encore quelques recommandations étouffées... et l'immense bonhomme put aller commander leur repas. La jeune femme et son deuxième compagnon se trouvèrent une table, à l'écart du comptoir et de la porte. Leur comportement était un modèle de prudence. Ils ne cherchaient pas les ennuis. Mieux, ils faisaient tout pour les éviter. La jeune femme s'assit sur la banquette et y allongea précautionneusement le paquet qu'elle tenait. Son compagnon lui glissa quelques mots avant de sortir une carte et de l'étaler sur la table sous leurs yeux.

La montagne traversa en quelques enjambées la distance qui séparait le seuil du comptoir. Hormis sa carrure, rien dans son comportement ne constituait une menace. Il semblait jovial et impatient de faire bonne chère. Il salua les gens accoudés avec autant de souplesse que ses membres encombrant lui permettaient et s'adressa sans préambule au tavernier. Sa voix s'éleva, basse et grave. Une voix qui vient du cœur.


- Toâ, bRave homme ! Y faut jambon... côchon... saucisson... fRomage... bièRe... i pômmes ! Beaucoup pômmes ! Oui ?

Un large sourire accompagna cette jolie liste. La prononciation était hésitante, l'intonation mauvaise et les nasales catastrophiques. Visiblement, la langue de la région avait encore de nombreux secrets pour le voyageur mais celui-ci savait communiquer l'essentiel. Et puis parfois, un sourire vaut bien mieux que la plus parfaite des syntaxes. Accompagné d'une bourse pleine. Confiant devant l'air renfrogné du tavernier, le géant laissa tomber sa bourse sur le comptoir. Certains gestes sont, en effet, universels.

***

A l'autre bout de la taverne, dans le coin sombre, alors que les deux compagnons se chamaillaient  sur les routes à suivre, le paquet toujours enveloppé de la couverture chaude et moelleuse commença à se tortiller. Sans bruit, deux petites bottes émergèrent du tissu épais pour se poser maladroitement sur le parquet usé. La couverture glissa complètement et tomba en boule sous la table dans un petit bruit mat. La forme était menue, presque malingre. Elle regarda autour d'elle, un peu perdue. Son visage se résumait pour l'instant à des yeux un peu éteints, un désordre de cheveux et une figure encore chiffonnée par le sommeil. Mais sa fatigue s'effaça bien vite quand elle comprit qu'une nouvelle taverne n'attendait que son exploration. Après avoir jeté un coup d'oeil au dos des adultes qui l'accompagnaient, elle s'aventura dans les moindres recoins du lieu. Curieuse, rien ne lui échappait, des veines sombres du bois des tables qui formaient un monstre au truc collant et sale qui était incrusté sous une chaise. Mais la petite connaissait les tavernes. Et elle connaissait aussi les adultes. Elle savait qu'elle aurait une petite chance de récolter un gâteau au miel si elle allait fouiner vers le comptoir.

La petite s'avança donc. Ses yeux attentifs d'enfant étudièrent les personnes accoudées au comptoir. Il y avait Diadia qui attendait à manger. Une femme pas belle. Un monsieur à côté à l'air contrarié. Le second monsieur avait un visage un peu plus avenant. Sûre d'elle, elle s'arrêta devant le dernier homme, bien campée sur ses jambes et le regarda droit dans les yeux.

La petiote avait la peau d'une blancheur de neige et des yeux très sombres, presque noirs. Ses longs cheveux d'un blond très pâle, presque blanc, lui tombaient librement dans le dos. Elle était habillée à la mode voyageuse mais avec beaucoup de soin. Ses vêtements étaient plutôt propres pour une enfant mais les personnes qui veillaient sur elle avaient pris le soin de raccommoder au mieux ses habits qui, visiblement, avaient déjà servi. Ses braies étaient froissées mais la chemise blanche qu'elle portait était impeccable, sans le moindre accroc. Fait remarquable, elle portait de petites bottes fourrées en peau d'une bête qui n'était pas de ces contrées et serrées par des lanières de cuir qui remontaient le long de ses mollets. On avait pris soin de glisser quelques perles dans les lacets, perles dont les couleurs commençaient déjà à se faner. Toutes ces petites attentions d'adulte indiquaient que la petite ne jouissait pas seulement de la protection du groupe de voyageurs mais aussi de leur tendresse.

Fière et droite, ses yeux noirs accrochèrent ceux du jeune homme qui lui faisait face. Elle n'avait pas le comportement d'une fillette capricieuse. C'était juste une de ces enfants qui n'ont pas peur de l'inconnu et qui sont prêts à tenir tête à n'importe quelle situation.


- Tu es beau Monsieur.


Elle fit une pause de quelques secondes, comme plongée dans une extrême réflexion, avec un sérieux d'adulte, sans le quitter de ses yeux noirs. Puis, un peu irritée, elle se débrouilla pour grimper sur une des chaises pour pouvoir le regarder bien en face. Elle n'aimait pas quand les adultes la regardaient « de haut ». Satisfaite, elle l'étudia encore quelques secondes puis après un petit soupire :

- Bon, c'est d'accord. Tu n'es pas très musclé... mais je veux bien être ta femme.

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MessageSujet: Re: Entre renaissance et damnation    Ven 2 Mai - 10:28

Une montagne humaine. Les yeux de l'homme ne purent que tomber sur le tas de muscles qui ânonnait un français approximatif à ses côtés. Un sourcil levé, il détaillait son nouveau voisin. Ce n'était pas courant, des mastodontes pareils dans les environs. Il aurait juré que le comptoir avait soupiré sous l'imposante paume de celui qui ressemblait à un barbare. Au bruit de la bourse emplie d'écus, un mince sourire envahit son visage. Il ne parlait certes pas la langue, mais il connaissait le langage universel. L'homme se retint de chaparder l'étui de cuir et détourna son attention sur le renfrogné qui flanquait son autre côté.

Il n'avait pas perdu son air bougon et avait subtilement décalé son épaule pour faire écran devant la jeune femme, signifiant clairement à l'intrus qu'il n'était pas le bienvenu dans leur cocon. Sans se démonter, l'agitateur posa une main ferme sur l'épaule de l'homme, s'abaissant à son oreille pour lui glisser quelques mots inaudibles par la salle. La main mit un terme à ce bref échange d'une tape entre les omoplates du séducteur, familière. Le dérangé daigna alors tourner la tête, son regard pointé droit sur les deux nouveaux venus discrètement installés au fond. Un simple hochement de tête répondit au trublion qui se contenta de relever le coin de ses lèvres. Enfin un peu d'animation !

Il n'eut cependant pas le temps de se détacher du comptoir. Une gamine haute comme trois pommes lui barrait le passage de toute son absence de hauteur, avec l'air assuré des gosses intrépides. L'homme leva l'autre sourcil, le front plissé dans une moue surprise. Il n'avait pas vraiment l'habitude de ses modèles-là. Qu'importait, il n'eut pas à faire le moindre effort. La conversation fut lancée avec aplomb par une voix moins niaise qu'il ne l'aurait cru. Beau ? Il esquissa un sourire amusé alors que la petite grimpait à sa hauteur. Beau. La vérité sortait de la bouche des enfants, après tout.

T'es pas si moche toi-même, faut reconnaître.

Il répondit avec naturel pendant qu'elle se hissait à son niveau, son coude ayant déjà retrouvé le large panneau de bois. Le couple attendrait, sa nouvelle prétendante méritait attention. Il posa alors un regard plus attentif sur la gamine désormais à hauteur d'yeux. Une blonde. Il grimaça. Pas son genre, m'enfin, attendons la suite. Ses yeux étaient d'un noir trop profond pour ne pas être remarqué et l'homme ne manqua pas de le noter. Perturbant. Il continuait de la dévisager sans vergogne, feignant de la laisser s'installer à son aise. La peau était incroyablement claire, d'un blanc inhabituel. Un sourcil se fronça malgré lui. Déstabilisant. Il se redressa lentement face au modèle réduit, mal à l'aise sous la vague sensation qui lui remontait des tripes. L'air concentré, il détailla sa tenue. Les vêtements n'étaient certes pas neufs mais ils exhalaient leur niveau social. Ce n'était pas la gamine de paysans embourgeoisés. L'autre sourcil rejoignit son double alors qu'il tournait le visage vers la table des inconnus. Plus le temps passait, plus ils présentaient d'intérêt.

L'homme reporta alors son attention sur l'enfant. Il s'ébouriffa les cheveux pour chasser l'impression entre ses côtes et lui sourit vaguement. Son constat ne sembla pas l'étonner et il hocha simplement la tête.


C'est un honneur que tu me fais là, dis donc ! Mais faut t'assurer que je suis apte au mariage malgré ma carence musculaire. Comment je te porte à la sortie de l'église sinon ?

L'homme renfrogné derrière la petite pouffa. Visiblement, l'idée de mariage l'amusait beaucoup. L'homme étendit un bras juste à côté de la blondinette et asséna une taloche sur la nuque du rigolard. Le grognement qui accompagna le geste était sans équivoque. L'autre ne se le fit pas dire deux fois et d'un haussement d'épaule, retourna à sa fausse noble. Profitant d'avoir le bras tendu, l'homme enlaça la taille menue de la petite et la regarda avec sérieux. Il se pencha vers elle sur le ton de la confidence.

En vrai, je suis pas abordable. Mais pour toi, je fais une exception.

Se disant, il la souleva sans effort pour se la caler sur la hanche, un bras solidement passé sous ses fesses pour lui servir d'assise. Il carra les épaules comme pour se vanter et fit un sourire faussement ravageur au modèle réduit. D'un pas assuré, il parada devant le couple accoudé au comptoir, quelques mouvements de sourcils explicites envoyés au renfrogné.

On joue pas dans la même catégorie mon gros, fais-toi une raison.

Il le salua d'un clin d'oeil moqueur et embarqua la gamine dans un tour de salle, défilant avec son mini-trophée humain, roulant des mécaniques.
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MessageSujet: Re: Entre renaissance et damnation    Ven 2 Mai - 12:38

La petite n'eut pas un sourire. Elle laissa le jeune homme la dévisager sans baisser les yeux ni rougir. Elle avait l'habitude d'être une curiosité aux yeux du monde. On l'avait traité de bien des noms malgré son jeune âge et on lui avait attribuée de nombreuses catastrophes. Ses cheveux presque blancs et sa peau diaphane la faisaient souvent passer, aux yeux de la société paysanne, pour une créature annonciatrice de malheurs. La petiote resta donc droite et immobile sous les yeux de son nouveau fiancé, gardant toutefois une petite étincelle de méfiance dans le regard.

Elle n'était pas sûre d'avoir bien compris toutes les paroles de l'homme. Elle parlait bien leur langue mais certains mots lui étaient encore inconnus. Cependant, la tonalité de la voix masculine et les yeux de l'homme achevèrent de la mettre en confiance. L'étincelle de méfiance disparue de son regard, soufflée, et la petite demoiselle lui fit le plus beau des sourires.


- Diadia, il dit que je suis la plus belle des diévouchki. Mais des fois, il se trompe, donc je suis pas sûre qu'il ait raison. Mais ma tiotia, elle est super belle. Même que j'en suis sûre de ça !

Un rire étouffé s'éleva dans son dos. Ses sourcils blancs se froncèrent et elle se tourna pour regarder avec hauteur le couple qui était derrière elle. La taloche l'amusa beaucoup. Elle ressemblait à celles qu'elle-même recevait de temps à autre. Mais c'est beaucoup plus drôle lorsque l'on est seulement spectatrice. Pourtant, un sentiment de justice gonfla en elle et c'est avec une logique enfantine et un visage sérieux qu'elle se tourna de nouveau vers son fiancé.

- Pourquoi tu le tapes ? Déjà, sa femme, elle est moche. Alors en plus si tu le tapes hein... Faut être gentil avec les personnes qu'ont pas de chance.

La conscience apaisée, son rire d'enfant s'éleva dans la taverne alors qu'elle prenait ses aises sur le bras solide du jeune homme. Très fier de son nouveau cavalier, elle se redressa de tout son petit buste, trônant. Son petit bras blanc s'enroula avec orgueil autour de son cou, déjà possessive. Elle éclata de nouveau de rire  devant la mimétique du jeune homme, ses joues commençant à se colorer de rouge sous l'excitation de l'amusement.


***

Le géant sourit au manège du nouveau couple, confiant, et ramena l'énorme plateau de victuailles à la table de ses compagnons. Il leur glissa quelques mots avec malice avant de s'asseoir, faisant s'esclaffer l'une des deux silhouettes. La jeune femme se contenta de hocher la tête et s'empara d'une pomme après avoir rouler la carte. Elle mordit dedans en fermant les yeux de satisfaction. Son compagnon lui servit un verre de lait puis ils se disputèrent de nouveau au sujet des routes. La montagne se contentait d'engloutir son poids en cochon et fromage, glissant une ou deux phrases dans leur langue natale entre deux bouchées. La voyageuse entama sa seconde pomme. Elle se délecta du sucre et de l'acidité qui venaient caresser sa langue en écoutant d'une oreille distraite l'argumentation de son compagnon. Elle savait qu'elle avait raison. Il était donc inutile d'écouter son monologue.

L'âtre avait réchauffé son dos par ses caresses et la jeune femme était enveloppée dans une chaleur délicieuse qui la poussait à la somnolence. Elle ferma un instant ses yeux noirs, se laissant aller à cet instant de luxe. Le rire de la petite vint mettre une touche finale à ce moment divin, arrachant un faible sourire à la jeune femme. Elle ne s'en faisait pas pour elle. À chaque nouvelle ville, l'enfant se débrouillait toujours pour se trouver un nouveau mari. Et puis ce n'était pas une idiote, elle savait assez bien reconnaître le danger pour que les adultes qui veillaient sur son petit corps ne soient pas toujours derrière elle.

La jeune femme se redressa et retira sa cape ainsi que sa capuche pour ne pas souffrir du froid en ressortant. Un rire plus aigu s'éleva dans son dos, faisant s'esclaffer ses compagnons de route. La petite semblait s'amuser comme une folle. Grimaçant, la jeune femme finit par se lever. Ils se devaient d'être discrets. Et puis la petiote n'avait pas mangé et elle allait être intenable si elle se réveillait en pleine nuit, le ventre grognant. Grande et élancée, la jeune femme traversa la pièce en direction du couple. Sa démarche était ferme, un peu altière. Sa peau blanche rappelait le visage de l'enfant mais ses cheveux étaient aussi sombres que ses yeux, coupés courts et ne dépassant pas la ligne de sa mâchoire. En raison de sa grande taille, elle portait des vêtements d'homme et n'était visiblement pas un modèle de féminité. Elle s'approcha du couple par le côté. Elle ne voyait pas le visage de l'homme, seulement sa nuque, une oreille et l'angle de sa mâchoire. En revanche, elle voyait très bien le visage rayonnant de l'enfant.

D'une voix un peu sévère, la jeune voyageuse s'adressa à la petite.


- Ania ! Chto ti diélaech ? Toutes mes excuses messire, elle peut être très coll...

La fin de son excuse mourut dans le creux de sa gorge lorsque que son regard noir croisa les yeux du jeune homme.

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Lin
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MessageSujet: Re: Entre renaissance et damnation    Ven 2 Mai - 16:29

Il n'avait pas osé lui dire que ce n'était pas la femme du renfrogné. Il avait eu un soubresaut de conscience et avait ravalé ce qui lui brûlait les lèvres, camouflant l'avortement dans un haussement d'épaule exagéré. Méchant, c'était vite dit. Des taloches, il en avait mangé de bien pires. Il resta cependant impassible et reprit le tour des tables.

Il se frayait un chemin entre les meubles branlants, exposant aux yeux des quelques clients la blancheur éclatante de ce petit bout d'humain. Même ses cheveux tiraient vers l'absence de couleur. Une particularité qui ne manquait pas de faire réagir les gens. Si certains se montraient curieux, d'autres affichaient des mines écoeurées. A ceux-là, l'homme répondait d'une horrible grimace, redoublant de faciès à faire peur. La petite en riait aux éclats et l'homme s'en trouvait étrangement apaisé. Il la passait d'un flanc sur l'autre au gré de son cheminement, chaloupant sa démarche pour fluidifier son déplacement et il eut bientôt fini de déranger les attablés.

Rehaussant la gamine sur son bras, il posa une main sur son ventre et leva un regard attentif sur ses yeux noirs. Il se maudit de la demi-seconde qu'il lui fallut pour refouler son trouble et prit sur lui pour ne pas grogner avant de parler.

Dis donc ma mie, aurais-tu un prénom ? Que je sache quoi mettre sur les bans.

Il avait du mal à détacher son regard de son visage pâlot. Ces grands yeux noirs et cette peau laiteuse le happaient malgré lui. Il avait bien conscience que sa mémoire s'activait mais il la muselait sèchement, luttant pour rester stoïque devant le regard de l'enfant. Il s'ébroua pour se reprendre, dissimulant son geste dans l'imitation d'un cheval, arguant qu'il allait repartir au galop voir le Dada et la Tota si elle ne lui disait pas immédiatement son nom.

Ania !

L'homme fronça un sourcil. Ca n'était pas sorti de la bouche de la gamine. Ventriloque à son âge paraissait trop surprenant pour qu'il ne cherche pas la source de l'exclamation. Un charabia incompréhensible l'orienta et les excuses lui firent tourner la tête vers ce qu'il songeait être la dénommée tiotia.

Ses yeux passèrent d'un regard noir à l'autre, quittant l'un pour s'échouer dans l'autre. Saisi. La tête tournée aux trois quarts, le tronc complètement immobile, il était incapable d'achever son mouvement. Ces yeux noirs. Cette peau laiteuse. Ce n'était pas possible. Figé, le regard planté dans celui de la jeune femme légèrement en retrait, il sentit son esprit plonger dans un noir aussi profond que les iris de celle qui lui faisait face.

Les bruits environnants s'estompèrent jusqu'à être totalement étouffés par le bourdonnement qui emplissait petit à petit ses oreilles. Le vacarme dans son torse enfla jusqu'à venir battre à ses tempes, lui fouettant inlassablement l'esprit. C'est elle. Chaque passage sanguin martelait ces quelques mots. Sa gorge s'assécha lentement alors que ses mains devenaient moites, ses yeux s'asséchaient alors que ses paupières refusaient de battre. C'est elle. L'ensemble de ses muscles se trouvait contracté, la tension croissante esquissant immanquablement les prémices de tremblements incontrôlables. Frémissant, il n'était pas capable de la moindre réaction. Ses terminaisons nerveuses ne réagissaient plus aux injonctions réflexes de sa cervelle. Pétrifié. Il était pétrifié, aussi sûrement que s'il avait rencontré Méduse.

Lentement, le bruit sourd de son corps s'affaiblit, s'estompa jusqu'à laisser place à un silence entier, glacial. Il n'entendait plus rien, même pas son propre palpitant. Alors, un son, unique, emplit son être. Une goutte d'eau tombée sur la surface lisse d'un plan d'eau au fond d'une grotte. Cristallin. Pur. La surface lisse éclata sous l'assaut de la goutte et s'évanouit en quelques rides agitées. Puis une autre goutte vint briser la surface redevenue calme. Une autre encore. Les sons se succédaient, s'amplifiaient, envahissaient petit à petit les moindres recoins du silence. Le niveau montait dangereusement, les rides gagnaient en hauteur, les gouttes s'abattaient plus violemment. Il était le siège d'une inondation sur laquelle il n'avait aucun pouvoir. L'eau gelée glaçait ses membres et étouffait son torse. Elle emplissait ses poumons et brûlait sa trachée. Il ne maîtrisait rien à ce qui déferlait en lui, proie sans défense de forces déchaînées qui le dépassait. Il était en train de se noyer.

La claque qu'il reçut à l'arrière du crâne le renvoya violemment à la réalité et il prit une grande bouffée d'air comme un noyé sorti des profondeurs de la mer. Sa cage thoracique se gonfla instantanément sous l'afflux inhabituel et la tête lui tourna, assaillie par les bruits des conversations, des verres que l'on entrechoque et de la voix qui se déversait dans son oreille avec un peu trop de force, grondant.

On peut savoir c'que tu fous, hein ? Ta mioche l'a faite dégager ! J't'avais dit que j'pouvais pas me passer de celle-là bordel !

Il parvint tout juste à détacher son regard de celui qui le tenait à la gorge et le posa, hébété, sur son interlocuteur. Les lèvres entrouvertes, il regardait le renfrogné de tout à l'heure avec des yeux vides, le corps tremblant. Il respirait mais son esprit n'était pas revenu des tréfonds où il avait été projeté.

C'est pas c'te gamine qui va payer les pots cassés en plus … Tu fais chier, j'te jure, tu fais chier.

Le renfrogné secoua la tête, l'air visiblement irrité. L'homme ne bougeait toujours pas, comme vidé. Il restait tétanisé par ce regard qu'il pensait ne plus revoir. Le coléreux était, lui, bien vivace. Il finit par prendre conscience de l'état de l'homme et se retourna vers la source, la grande femme brune aux formes quasi absentes ou tout du moins bien cachées sous des vêtements peu aguicheurs. Ca, ça le mettait dans un état pareil ? Ca faisait longtemps qu'il n'avait plus pris la main le petiot ! Le renfrogné soupira et posa sa main sur l'épaule de l'hébété.

C'est ça qui t'met dans c't'état ? Admettons. Si elle fait l'affaire, j'adhère. M'enfin la prochaine fois, trouve plus avenant.

Il lâcha celui qui ne faisait plus un geste depuis quelques minutes maintenant et se retourna vers la brune. Elle irait bien pour cette fois. Il s'en approcha avec l'assurance de l'habitude et esquissa un mouvement vers sa taille. Il ne put achever son geste.

Pris à la gorge, il ne put que sentir son dos s'écraser contre le rebord du comptoir. Il releva vivement les yeux, ses mains déjà prêtes à en découdre quand il croisa le regard de celui qui n'était qu'un ectoplasme quelques secondes plus tôt. Abasourdi, il se redressa en s'aidant de ses mains sur le comptoir dans son dos, ripant sur la surface.

Mais qu'est-ce tu fous bordel ?

L'homme maintenait l'autre sèchement, le regard mauvais, les mâchoires convulsivement contractées. La décharge d'énergie revenue par contrecoup l'avait propulsé sur le renfrogné et il le tenait à bout de bras, dans un état qu'il ne maîtrisait pas plus que le précédent. La voix qui s'éleva d'entre ses lèvres acheva de calmer l'acculé, le ton trop grave lui interdisant toute rébellion.

Celle-là, t'oublies. Je m'en occupe.
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MessageSujet: Re: Entre renaissance et damnation    Sam 3 Mai - 4:47

Un vide. C'était tout simplement impossible. Le corps de la jeune femme se figea, restant à quelques pas du couple. Ses jambes refusaient d'avancer plus. Au fond d'elle, quelque chose se fissura en laissant place à un grand vide, un trou noir, qui aspira son être. Ce trou dévora tout. Sa volonté, la chaleur de sa peau, sa fatigue, sa posture altière. Alors que quelques minutes plus tôt elle jouissait du réconfort chaud de l'âtre, un froid mesquin se déclencha en vague sur tous ses membres élancés en s'enracinant au plus profond de son être. Un frisson glacé descendit le long de sa nuque jusqu'aux creux de ses reins. La bête au fond d'elle gémit de détresse.

- Ah ! Tu vois, j't'avais dit qu'elle était belle ma tiotia !

La voix d'Ania l'arracha à ce vide. Le son de cette voix la ramena à une partielle réalité, colmatant le trou béant qui croissait dans le creux de sa poitrine. Le contre-coup fut violent. Une boule hérissée d'émotions et de sentiments s'écrasa sans pitié contre son buste. La jeune femme se mit à trembler. Elle qui avait toujours été un modèle de sang-froid et de maîtrise se trouvait incapable de dompter son corps. Ce tremblement d'émotion agitait ses mains comme ses cuisses. Une petite voix moqueuse dans sa tête lui fit remarquer son ridicule mais la jeune femme ne put qu'agripper le dossier d'une chaise voisine. Elle le serra fort pour faire cesser le tremblement, si fort que ses doigts blanchirent autant qu'ils leur en étaient encore possible. Ils protestèrent bientôt de l'absence de pression sanguine mais la jeune femme ne leur accorda aucune attention. Sa poitrine la lançait. Sa posture altière chancela, comme sous le poids de la douleur. La jeune femme se courba légèrement vers l'avant. Ses épaules droites capitulèrent et s'affaissèrent en lui faisant perdre quelques centimètres de sa haute taille. Elle ne restait droite que grâce au dossier de la chaise qui soutenait une bonne partie de son poids.

Elle ne s'était jamais sentie aussi nue sous un regard, aussi vulnérable ni aussi petite.

Ses lèvres s'entrouvrirent et la jeune femme réalisa qu'elle n'avait pas repris sa respiration depuis de longues secondes déjà. Indépendant de sa volonté, son instinct reprit le dessus et ses poumons aspirèrent goulûment l'air de la taverne. Elle reprit brutalement son souffle, comme les hoquets des enfants qui viennent d'avoir un gros chagrin, et sa poitrine se souleva avidement. L'oxygène la sortit de sa torpeur mais la réalité de la situation ne fit que la frapper d'avantage. C'était impossible. Purement et tout simplement impossible. Elle se revit hurler sa douleur, un soir d'hiver, loin du territoire de France, où la neige déchaînée glaçait la moindre vie. Elle s'entendit de nouveau crier des insultes à la face des dieux et à l'injustice de leurs décisions. Elle ressentait la panique qui la rendait folle quand, se réveillant brusquement en pleine nuit, elle cherchait désespérément le corps du jeune barbu à ses côtés dans la paille. En quelques secondes, la jeune femme revécut sa détresse.

Ses yeux noirs ne le quittaient pas. Elle avait trop peur qu'il disparaisse si elle détournait les yeux une fraction de secondes. La bête au fond d'elle lui ronronna de s'abandonner, de se laisser tomber contre lui pour retrouver la chaleur et la sécurité qu'il lui avait apporté quelques années plus tôt. Mais elle se contenta de se noyer dans ses yeux. Il faut parfois du courage pour agir et la jeune femme était vidée de toute initiative. Rester là, à le regarder, à s'assurer qu'il était bien réel, bien vivant, était beaucoup plus apaisant que de briser leur mutisme. Parler allait amener des questions et des réponses qu'elle n'était pas sûre de vouloir connaître.

Toutefois, une impulsion l'ébranla et elle allait faire un pas de plus vers le jeune homme quand le bruit d'une tape l'arracha brusquement à la semi-réalité de cette rencontre. Son comportement changea aussi sèchement que le son de la claque. Vamp redevint elle-même en une fraction de seconde. Son corps se redressa aussitôt et elle fit face à l'intrus de toute sa hauteur. La bête tapie au fond d'elle gronda sourdement. Ses yeux noirs devenus froids se posèrent sur l'homme alors que ses mâchoires contractées tiraient la peau de ses joues. Prudente, Ania s'éloigna des deux hommes pour rejoindre la jeune femme. Elle ne se cacha pas derrière cette dernière mais se planta à ses côtés. La fierté semblait être un trait de famille qui n'épargnait aucune génération. Le corps de Vamp se contracta, prêt à attaquer. Son regard sombre passait d'un homme à l'autre. Il s'arrêta surtout sur les mains de l'intrus qui restaient posées sur la peau de l'homme. Une décharge qu'elle ne parvint pas à comprendre plus tard la poussa à faire un pas de plus, menaçante face à cette vision. Prête, elle se figea en percevant les paroles de l'agresseur.

Ils se tutoyaient. La jeune femme cligna des yeux. Les deux hommes se connaissaient donc. Est-ce qu'il s'agirait... d'un jeu ? Perplexe, elle jeta un œil au « couple ». Elle ne se rappelait pas avoir déjà vu le jeune homme jouer à de tels jeux. Mais qu'il fut ami ou non, les paroles de l'intrus ne plurent définitivement pas à la jeune femme. D'une main douce, Vamp écarta la petite fille vers l'arrière, sans quitter la scène des yeux.


- Anna. Retourne voir Diadia.

Sa voix n'était ni impérative ni sévère, mais la petite obéit docilement après avoir jeté un dernier regard à son fiancé. L'attention de la jeune femme était toute absorbée par le duo qui lui faisait face. Elle ne comprenait rien. Un jeu ? Elle en doutait, les mots étaient trop agressifs. Et puis cette situation ne Lui ressemblait tellement pas... Bon dieu, elle voulait surtout qu'il retire ses mains de cette gorge.

Les dernières paroles de l'intrus l'alertèrent autant que son geste. Faire l'affaire ? Faire l'affaire pour quoi ? Incompréhension. Elle jeta un regard perdu au jeune homme, cherchant le moindre indice, la moindre explication. Son corps entier se raidit, chaque parcelle de muscles se tendirent alors que l' « ami » s'avançait dans sa direction. La jeune femme resserra le dossier de la chaise qu'elle n'avait pas lâcher, si fort que des échardes se glissèrent sous sa peau. Ses doigts protestèrent, sa peau piqua et son instinct lui hurla de frapper la première. Mais la présence du jeune homme flouait tous ses réflexes. Elle n'avait aucun repère, pas le moindre indice sur le comportement à adopter. C'est son geste qui la décida. La toucher, vraiment ? Les pieds de la chaise ne se soulevèrent du sol que de quelques centimètres. Le jeune homme fut plus rapide. En l'espace d'une demi-seconde, l'homme n'était déjà plus devant elle.

Au cours de sa vie, la jeune femme fut témoin de nombreuses violences. Peu de choses arrivaient à l'émouvoir ou à la toucher. Pourtant, elle cilla lorsque le corps heurta violemment le bois du comptoir. Les yeux écarquillés, elle regarda le dos de l'homme qu'elle ne reconnaissait pas. Elle eut un moment de doute sur son identité et s'interrogea elle-même pour savoir si elle ne s'était pas trompée. Ses doutes volèrent en éclats quand il prit la parole. Cette voix... Vamp se transfigura. C'était sa voix. Nouveau flux d'émotions. De la peur. Du soulagement. De nombreuses questions. Et une petite pointe de fierté.

Incertaine, la jeune femme s'approcha de quelques pas silencieux. Parle. Dis quelque chose. Ses lèvres s'entrouvrirent mais aucun son n'en sortit. Car murmurer son nom, c'était plonger. Murmurer son nom c'était lui redonner vie une bonne fois pour toute, c'était s'assurer que c'était bien lui, que ce dos était bien le sien. Les tremblements reprirent. Finalement, sa main s'approcha et trois de ses doigts effleurèrent l'épaule du jeune homme.


- Lin... ?

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MessageSujet: Re: Entre renaissance et damnation    Sam 3 Mai - 8:09

Ses phalanges s'imprimaient dans la chair de l'acculé à mesure que l'étau se resserrait sur sa gorge. L'homme maintenant sa prise et l'accentuait à chaque bribe de mémoire qui s'élevait en lui avait de mourir dans l'encre sombre qui l'emplissait.  Le gouffre de son esprit était maître du corps tendu et chaque émotion aspirée au fond ajoutait un cran à la douleur de l'autre. Ses mâchoires contractées faisaient crisser l'émail de ses dents, les soumettant à une pression difficilement supportable. S'il ne parvenait pas à dissiper l'épais brouillard qui l'envahissait, il le tuerait. Il n'avait aucune notion de la force qu'il imprimait à ses doigts, il ne prenait pas conscience qu'il l'étouffait petit à petit.

Ses yeux vides étaient fichés dans ceux du meurtri mais il ne les voyait pas. Un voile opaque occultait sa vue, transmettant à ses rétines les images floues de réminiscences lointaines. Les formes se mouvaient entre lui et l'acculé, les silhouettes refoulées manquaient de netteté mais il n'en avait pas besoin pour se trouver fouetté par les sensations qu'elles véhiculaient. Il s'enfonçait lentement dans un entrelacs émotionnel, percuté par la tornade de ses souvenirs. Si souvent rejetés, éloignés, muselés, ils déferlaient maintenant avec la force des mis au ban, la rage des oubliés. Il les sentait aussi nettement que des fiches sous sa peau sans pouvoir s'y soustraire. Il avait la sensation de tourner dans une pièce ronde dénuée de porte de sortie. Un lion en cage guetté par la folie.

L'autre avait crocheté ses doigts autour du poignet fou pour tenter de lui faire lâcher prise, sentant son souffle lui manquer. Le sang comprimé battait à ses tempes et emplissait ses tympans. Il était assourdi par le son de sa mort proche et luttait pour retrouver l'ouïe. Pourtant, ce ne furent pas les ongles qui lacéraient sa peau qui ramenèrent l'homme au présent. La violente décharge électrique qui heurta son dos déchira le voile devant ses yeux. Elle l'avait touché. Un soubresaut de surprise ramena la vie dans ses yeux morts et il les écarquilla sur l'étouffé. Un instant, la panique envahit ses iris. Elle était bien réelle. Le fantôme qu'il pensait avoir vu était fait de chair et d'os. Elle était physiquement là.

Avant même qu'il ne réalise la poigne qu'il avait sur celui qui lui faisait face, la voix qu'il ne connaissait que trop bien s'éleva dans son dos. Le mot qu'elle forma percuta son esprit. Instantanément, sa paume précédemment meurtrière quitta la gorge masculine pour obstruer les lèvres féminines. Il avait fait volte-face d'un mouvement vif et muselait désormais efficacement la brune au teint maladif.

La tension n'avait pas quitté son corps et il se retrouvait presque tétanisé face à elle. Saturés, ses nerfs ne lui permettaient plus de sentir. Sa main plaquée sur la bouche de la brune ne sentait pas son contact, son odorat ne décelait pas son odeur, seuls ses yeux l'imprimaient dans son esprit.

Il regretta subitement sa petite fiancée. Le même teint laiteux, les mêmes yeux noirs mais condensés dans un petit bout d'être bien moins impressionnant. Un gémissement intérieur l'assura qu'il avait perdu tout ce qu'il avait construit pendant ces années d'absence. Balayés, ses efforts. Evanouies, ses forteresses. Il était aussi vulnérable qu'un bambin face à celle qu'il n'avait pas su chasser de sa mémoire.

Le renfrogné se massait la gorge avec acharnement, courroucé tout autant qu'apeuré. C'était quoi encore, ça ? Il l'avait vu dans un tel nombre de circonstances qu'il pensait avoir tout vu. Pourtant, il avait eu peur, cette fois-ci, qu'il l'achève. Jamais il ne lui avait vu une telle force. Jamais il ne lui avait prêté telle rage. Et maintenant quoi ? Il tentait d'étouffer la brune à son tour ? Il ne comprenait rien. Déstabilisé, il s'approcha de l'homme immobile par le côté, prudent.


Lâche-la triple buse, elle t'servira à rien, morte.

Il abattit sa main sur le poignet de l'homme pour lui faire lâcher prise.

Il ne lui en fallut pas plus pour se ré-intégrer complètement. L'homme tourna un regard vif sur le renfrogné et émit un grognement. Protestation ou approbation, le message était ambigu. Le signe de tête, lui, était très clair. L'autre hocha vaguement la sienne, comme résigné et s'éloigna d'un pas souple. Ca y est, il reprenait du service. Il ne comprenait pas pourquoi il reprenait avec cette femme-là à qui il ne trouvait rien de particulier mais il avait toujours été impossible à cerner sur ses choix. Indulgent, le renfrogné prit son tour et commença à rôder entre les tables, l'air attentif. Rien d'agressif, il semblait simplement en faction.

L'homme ne put se résoudre à relever les yeux sur celle qui lui faisait face et se contenta de serrer les dents. S'il s'était écouté, il se serait sauvé comme un petit garçon devant un adulte imposant. Il savait pertinemment qu'il pouvait perdre contenance à tout instant et luttait pour garder la face. Un mouvement de tête indiqua à la brune de le suivre. Il la guida quelques pas plus loin, sur deux hauts tabourets à côté du comptoir. Il prit place sur un sans s'assurer qu'elle s'installait sur l'autre, la main déjà passée de l'autre côté du meuble pour se servir à boire. Un truc fort. Sinon, il ne tiendrait pas.

Quand il la perçut suffisamment proche pour se faire entendre, il desserra à peine les lèvres pour laisser s'échapper un souffle porteur de quelques mots, prononcés très bas pour être inaudibles de tous, excepté d'elle.


Ne prononce pas mon nom.
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MessageSujet: Re: Entre renaissance et damnation    Sam 3 Mai - 12:54

Le prénom résonna à ses propres oreilles. Son ventre se contracta et la nausée menaça sa gorge. Voilà bien longtemps qu'elle n'avait pas murmuré ce nom à haute voix. Elle guetta une réaction, un tressaillement, un frisson, n'importe quoi qui put la certifier qu'elle se trompait. Ou pas.

Il fit volte-face. Surprise, la jeune femme eut un mouvement de recul et le talon de sa botte vint buter contre le pied d'une chaise. Un son à mi-chemin entre la surprise et la protestation s'éleva de sa gorge blanche alors que la main viril vint lui empoigner fermement la moitié du visage. Son seul geste fut d'enfoncer ses ongles dans la main qui la retenait. Elle n'eut aucun réflexe de défense et ne chercha pas à se dégager. D'abord parce que le jeune homme avait répondu au prénom. Ensuite, parce que sa présence endormait son instinct méfiant. Et enfin, parce qu'il était beaucoup plus près d'elle et qu'elle pouvait sentir son souffle sur sa peau.

Ses compagnons réagirent aussitôt. La montagne se leva avec une réactivité qu'on ne pouvait soupçonner au vu de sa masse mais son collègue le retient de nouveau par le bras. Son visage encapuchonné regardait la scène avec attention. Il dut argumenter de longues secondes d'une voix chuchotante et précipitée pour convaincre le géant de ne pas s'en mêler. Mais la tâche fut plus délicate pour Ania. La petite avait vu assez de choses pour comprendre que dans la vie, il y a des gentils et des méchants. Considérée comme un monstre, elle avait appris très tôt à ne pas se fier à la mise des gens ni à l'apparence des situations. Mais malgré cette maturité précoce, elle n'était qu'une enfant et voir que l'on traitait ainsi sa tiotia l'apeura. C'était surtout le comportement de la jeune femme qui l'affola. Elle savait que tiotia ne se serait jamais laissée toucher ainsi sans réagir. La petite était habituée au caractère de la jeune femme et rien dans son comportement ne coïncidait avec la tiotia qu'elle connaissait. Alors qu'elle s'élançait pour la rejoindre, la silhouette encapuchonnée la retint in extremis par le col de sa chemise et l'attira contre son buste en lui chuchotant quelques mots dans sa langue natale. Caractérielle, la petiote ne voulait visiblement rien entendre et commença à se débattre sauvagement, se tortillant entre les mains gantées. Mais son compagnon semblait en avoir l'habitude et, d'un mouvement d'expert, il la cala sous son bras avant de se lever et de sortir de la taverne. Le géant se leva et, après avoir jeté un regard incertain sur sa compagne qu'il abandonnait, quitta les lieux à son tour.

Vamp ne bougea pas d'un pouce, trop soufflée pour entreprendre la moindre initiative. Elle se contenta de regarder les yeux de l'homme qui la tenait si fermement. Elle ne fit plus attention à son acolyte. Qu'il s'étouffe, où était le problème ? Ses yeux noirs fouillaient le regard du jeune homme, exigeant une réponse. Mais ce qu'elle y lisait ne la rassura pas. Son instinct lui soufflait de se taire et de ne rien entreprendre. Elle se fit violence. Mais lorsqu'on la relâcha, son visage témoignait d'une irritation bouillonnante. Peu avenante, elle suivit la pseudo conversation entre les deux hommes d'un regard glacial. Si l'abruti continuait de parler d'elle comme si elle n'était pas là, elle allait finir par faire de lui une femme. Mais celui-ci s'éloigna en les laissant seule. Son attention se reporta donc exclusivement sur le jeune homme. Une foule d'interrogations gonflait sa tête. Mais son regard la fuyait.

Un mouvement de tête. La jeune femme plissa les yeux, à deux doigts de lui dire d'aller se faire voir. Mais son regard tomba sur la nuque du jeune homme et ses traits perdirent subitement de leur rigidité. Des fragments du passé s'imposèrent à elle, lui révélant la même nuque, le même corps allongé à ses côtés, nu sous des draps de lin. Elle observa encore quelques secondes les mouvements de son dos alors qu'il s'asseyait puis cligna des yeux et se redressa imperceptiblement. La jeune femme finit par prendre place à ses côtés, sans un mot. Elle resta de longues secondes silencieuse, les yeux rivés sur le bois du comptoir. Puis de longues minutes.

D'ordinaire plutôt solide, Vamp était secouée. Elle savait qui était l'homme à ses côtés. Son ventre le lui faisait bien savoir. Pourtant, cet acolyte, cette situation, son geste... rien de tout ça ne lui ressemblait. Encore moins cette violence. Ils s'étaient battus à quelques occasions, côte à côte, mais jamais Vamp ne l'avait vu réagir ainsi. Sa force l'avait stupéfaite. Les doigts qu'elle avait si bien connus et qui, quelques minutes plus tôt, cherchaient à tuer, la laissaient hébétée. Dans son souvenir, il avait toujours répugné à donner la mort.

La voix de la jeune femme finit par s'élever entre eux. Mais elle ne lui accorda pas un regard. La petite lueur de méfiance qu'Ania avait eu plus tôt dans le fond des yeux venait de naître dans ceux de la jeune femme.


- Qui est-ce ? Et en quoi vais-je... « faire l'affaire »... ?

Son ton était calme mais n'admettait aucun protestation. Ses yeux exigeaient une réponse. Mais ses mêmes yeux tombèrent sur le dos de la main du jeune homme et ses traits se décomposèrent aussitôt. Ses ongles y avait laissé trois traces d'où perlait quelques gouttes timides de sang. Elle ne pensait pas s'être accrochée si fort à lui. Aussitôt, son corps se redressa, perdant de sa réserve.

- Tu saignes !

Depuis toujours, elle répugnait à voir couler le sang du jeune homme. Une coupure au pouce, un saignement de nez et elle en faisait toujours toute une histoire. Elle sorti un tissu de lin de sa poche et tendit son corps par dessus le comptoir pour le tremper dans une bassine d'eau fraîche. Après l'avoir essoré, la jeune brune essuya délicatement le sang des trois griffures. Elle prit soin que ses doigts ne touchent à aucun moment la peau du jeune homme. Un peu honteuse devant les trois marques, elle se contenta de lui adresser un regard d'excuse, tout en attendant ses explications.

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MessageSujet: Re: Entre renaissance et damnation    Sam 3 Mai - 15:19

Il grimaça. L'autre imbécile avait trop parlé. Ce n'était pas faute de l'avoir éduqué pourtant, mais il semblait que rien ne puisse pénétrer ce crâne suffisamment longtemps pour qu'il fasse ses preuves. L'homme finit par soupirer mais ne releva pas les yeux pour autant. Sa voix était à peine plus grave que les années précédentes et si les modulations en avaient été atténuées, quiconque le connaissait bien en retrouvait les intonations.

Lars. Larson, en entier.

Il haussa les épaules, comme si ça n'avait pas d'importance. Ce bougre devait être en train de patrouiller dans leurs dos et Lin se retourna pour le chercher du regard. Ses yeux fouillèrent la salle avec la rapidité de l'habitude et ses sourcils se froncèrent quand il réalisa qu'il n'était plus là. Automatiquement, il jeta un oeil aux banquettes où s'étaient installés les compagnons de la jeune femme. Vides. Ceci expliquait cela. Il reporta son attention sur le petit verre cylindrique entre ses mains, le visage redevenu impassible.

C'est un imbécile, tu ne feras pas l'affaire.

Se disant, il se passa une main sur la nuque, ses doigts agrippant les quelques pointes de cheveux qui s'y égaraient. Nerveusement. Il n'était pas à l'aise. Il flottait sur une planche instable sur les flots agités qui ne demandaient qu'à le noyer. A la moindre bourrasque, il finirait à l'eau.

Le coup de vent ne vint pas de là où il l'attendait. Sans qu'il comprenne vraiment pourquoi, la jeune femme tamponnait sa main avec un linge humide. Il porta machinalement son regard sur le dos de sa main désormais couvert, inconscient des griffures causées par celle de la brune. Il ne vit rien du sang supposé. Seuls les doigts blancs qui s'affairaient captèrent son attention. Ces doigts. Cette main. Cette couleur. Il ne réfléchit pas plus et laissa ses yeux remonter lentement le long du membre en action, détaillant son poignet veiné, son avant-bras perdu sous le tissu, la forme de son bras et l'épaule qui le surplombait. Son cou, enfin. Le creux de celui-ci et la naissance de sa clavicule, un peu plus bas. Ses reliefs qu'il avait découverts, explorés, envahis, appris par coeur. Ses lèvres s'entrouvrirent malgré lui, seules témoins de ce qui grandissait en lui. Un soubresaut de lucidité les lui fit refermer et il s'interrompit, comme prenant conscience de ce qu'il faisait.

Il se racla la gorge pour reprendre contenance et s'ébouriffa les cheveux par habitude. Ceux-ci avaient toujours la même teinte châtain et leur longueur était invariable. Juste un peu trop longs pour être disciplinés, bien trop courts pour en faire quoi que ce soit. Il soupira alors qu'il prenait une gorgée de l'alcool translucide qu'il s'était servi. Le feu dans sa gorge le vivifia quelque peu et il fit tourner le liquide dans son contenant, absorbé par l'embryon de tourbillon qui se formait à ce geste. Sa seconde main n'avait pas bougé et se laissait soigner, docile.

Il ne parvenait pas à réfléchir convenablement. Chaque idée formée s'évanouissait sous le regard qui emplissait son esprit. Il ne pensait pas, il se contentait de la voir, partout. Combien de fois l'avait-il souhaité ? Il eut un rictus amer. Il n'aurait pas eu assez d'une vie pour compter. Il n'aurait pas pensé qu'il la reverrait un jour, encore moins dans ces conditions. Elle l'avait reconnu d'un simple regard, alors même que ses yeux s'étaient durcis et que sa barbe avait disparu. Elle se souvenait de lui plus réellement qu'une simple apparence. Ca ne collait pas.

Dans une contraction de mâchoires, il trouva la force de relever les yeux sur sa voisine. Il fut à nouveau saisi par la profondeur de son regard et déglutit pour refouler le déferlement aquatique qui menaçait. Rester maître de soi. Ne pas faillir. Au prix d'un incroyable effort, il parvint à porter son attention sur son visage, délaissant ses yeux pour la dévisager. Ses traits n'avaient pas bougé, seuls ses cheveux étaient bien plus courts. L'information mit une demi-seconde à atteindre son cerveau et une autre demie à être traitée. Il eut un hoquet de surprise en comprenant. Sans réfléchir, il déroba sa main au tissu humide et mena ses doigts aux mèches coupées, frémissant au contact de leur base, si haut placée. Il resta un instant stupéfait avant de cligner des yeux, revenant de ses souvenirs.


Hem … Tu … euh …

Il se redressa sur son tabouret alors que sa main retrouvait le comptoir, ses doigts agités le tapotant dans un rythme régulier. Bégayer n'était pas la meilleure preuve d'un contrôle de sa personne et il cherchait avidement de quoi détourner son attention. Ses yeux tombèrent sur l'assise de la brune et il y revit la gamine de tout à l'heure, campée de toute sa hauteur. Le regard qu'il releva alors sur la tiotia était bien plus vif. Il forgea une assurance feinte à sa voix lorsqu'elle s'éleva.

Je suis fiancé à ta fille ?

Il ne parvint cependant pas à étouffer le frémissement de sa voix sur le dernier mot. Incapable de supporter le poids de ce qu'il impliquait, il avait flanché, l'assurance évanouie sous une angoisse à peine jugulée. Sans même y penser, il attaqua l'intérieur de sa joue de ses dents en attendant la réponse qu'il n'était plus sûr de vouloir entendre.
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MessageSujet: Re: Entre renaissance et damnation    Sam 3 Mai - 17:44

Toujours ce regard fuyant. La jeune femme fronça ses sourcils noirs. Sa réponse ne la satisfit pas. Pas du tout. Elle suivit du coin de l'oeil le manège du jeune homme et son comportement. Une partie de son attention était absorbée par la griffure mais elle se mentait à elle-même. Ce n'était qu'une excuse pour ne pas réfléchir clairement et franchement à la situation. Vous avez dit lâcheté ?

Une partie de sa conscience semblait en veille. La jeune femme l'avait plus ou moins volontairement endormie. Elle ne voulait pas se poser de questions. Elle ne voulait pas savoir ce qu'il ne lui disait pas, ce que ce comportement cachait et qui était vraiment l'homme. La femme au teint blanc voulait juste rester assise près de lui. Juste à côté. Elle continua donc de soigner cette blessure qui n'en était pas une, essuyant le sang en se demandant si les années de perdues pouvaient être décrottées aussi facilement. Et aussi rapidement.

Elle sentit le regard du jeune homme pesé sur elle. La jeune femme fit de son mieux pour rester impassible mais l'attention qu'il lui portait la fit lentement rougir. Peu à peu, ses pommettes et sa mâchoire se colorèrent d'une délicate teinte qui jurait parfaitement sur son teint blanc. Quand Vamp rougissait, on ne pouvait jamais passer à côté. Avec plus ou moins de discrétion, elle se pencha de façon à ce que ses cheveux, bien que courts, viennent cacher une partie de ses joues. Elle se sentait ridicule, comme une jeune demoiselle qui se fait courtiser pour la première fois. La jeune femme se concentra sur la main qu'elle avait sous les doigts. Elle sentait les vagues que formaient les jointures à travers le tissu. Il était si proche. Elle n'avait qu'à avancer un tout petit peu les doigts pour le toucher.

Mais sa main se déroba à la sienne. Vamp eut un léger mouvement de recul méfiant. Hors de question de se retrouver bâillonné et humiliée une nouvelle fois. On lui avait toujours appris à écouter son instinct. Son coeur voulait faire confiance au jeune homme. Mais son instinct, par ce réflexe de recul, la ramena à la réalité. Il se méfiait de lui et la jeune femme se devait de l'écouter. Mais elle le chassa d'un mouvement de tête.

Les doigts du jeune homme effleurèrent ses mèches sombres. Les lèvres de Vamp s’entrouvrirent et elle croisa franchement son regard. Le geste ne dura que quelques secondes mais les souvenirs frappèrent violemment le creux de sa poitrine. Elle les repoussa le plus loin possible de son cœur et s'obligea à relever les barrières qu'elle avait appris à ériger autour de lui, barrières qui avaient été brutalement mises à mal durant cette soirée. Gênée, elle porta ses propres doigts blancs à ses cheveux, évitant le regard du jeune homme.


- Je... Hm... Je les ai coupés... C'était une sorte de... mmh de deuil... Je savais que tu adorais me voir les cheveux longs... Et donc... après... Hm...

Les tremblements gouvernèrent de nouveau ses mains blanches. Elle se tut pour mettre un terme au bafouillage qui lui tordait la langue. Mais la fierté de Vamp ne pouvait restée sur une moitié de phrase quasi incompréhensible et sa dignité finit sa prise de parole sans concerter sa raison :

- Il était totalement hors de question qu'une autre personne que toi les aime aussi.

Silence. Elle sentait les battements de son cœur taper contre ses tempes en lui assourdissant les tympans. La jeune femme en avait dit plus qu'elle ne l'avait voulu. Son regard refusait d'affronter le jeune homme. Quelle hypocrite. Elle reprochait un peu plus tôt le regard fuyant du jeune homme mais elle même n'en avait pas le courage. Elle était clairement mal à l'aise. La situation ne lui plaisait pas.

La question du jeune homme la laissa coite. Il lui fallut quelques secondes avant de réagir. Un léger rire lui échappa. Sincère, léger et naturel. Il s'éteignit aussi vite qu'il apparu mais on ne pouvait douter de sa sincérité. De légères rides au coin des yeux, un sourire amusé aux lèvres, elle lui fit face.


- Ania n'est pas ma fille... Mais elle a beaucoup de succès et elle doit avoir un à deux fiancés dans chaque ville du Royaume.

Le frémissement de sa voix ne lui avait pas échappé. Elle plongea un instant ses yeux dans la couleur noisette des iris du jeune homme. Son sourire se figea pour s'effacer lentement. Tout lui rappelait le jeune homme. La même voix. Sa main qui passe sur sa nuque et ses dents qui s'attaquent à sa joue. C'était lui. Mais ce n'était pas ses yeux. Son instinct gonfla entre ses côtes, triomphant. Trop de choses auraient dû s’emboîter mais ne collaient pas. Certes, elle n'était pas sûre de vouloir tout connaître. De savoir si une belle rousse partageait sa vie. De savoir avec qui il montait désormais jusqu'à la cime des arbres. Elle savait qu'il y allait avoir confrontation, ce soir, demain ou dans une semaine, qu'importe. Il le fallait. Une détresse naquit en elle. Une détresse cruelle, douloureuse et mesquine. Elle était consciente qu'il était à portée de main mais elle sentait aussi qu'un rien pouvait l'éloigner d'elle. Vamp l'avait peut-être retrouvé, mais il n'était pas à elle. Et le perdre de nouveau, elle le savait, lui serait fatale.

Or la jeune femme n'était pas du genre à laisser la détresse la dominer. Elle alla donc de l'avant. Elle prit les devants sur la confrontation et sur le danger.

Doucement, ses longues jambes bougèrent et ses cuisses glissèrent du tabouret. Elle n'avait pas quitté le jeune homme des yeux, le gardant sous la gouverne de son regard. Ses doigts blancs glissèrent sous le col de sa chemise. Elle les sentit tracer un sillon tendre dans la peau du jeune homme au travers du tissu. Un geste complice et sensuel pour sauver les apparences aux yeux des clients et du tavernier qui leur lançait des regards méfiants. Ses poings se refermèrent sur le col de son voisin avec une petite pointe d'autorité alors qu'elle se glissait souplement entre le comptoir et le jeune homme.

Sa voix s'éleva dans un chuchotement discret, sans autorité ni menace. La jeune femme se contentait de garder les yeux plongés dans ceux de son ancien amant.


- Tu es aussi doué pour mentir que moi pour sourire. Tu sais pertinemment que je me fiche du nom de ton... « ami ». Tu n'as pas répondu à ma question, je ne sais toujours pas QUI est cet homme.

Son regard fouilla le sien. Elle continua d'une voix encore plus basse, avec un sérieux plus ou moins feint et une petite pointe de provocation.

- Et tu sais très bien qu'une femme comme moi... est une femme qui fait toujours l'affaire, dans n'importe quelle situation. Il va donc falloir m'expliquer un peu plus précisément ce que ton ami comptait me faire en me touchant aussi familièrement la taille. Sinon, je me verrai dans l'obligation de prendre du gros sel et de soigner amoureusement ta main avec...

La jeune femme ne le quittait toujours pas des yeux mais la raison n'était plus vraiment pour avoir un semblant d'autorité. Elle savait bien que Lin n'avait jamais été vraiment sensible à ses menaces. En fait, elle sentait la chaleur de son corps à travers le tissu de sa chemise, chaleur qui venait caresser ses phalanges toujours agrippées à son col. Elle sentait aussi son torse se soulever très doucement au rythme de sa respiration. S'accrocher à ses yeux l'empêchait de regarder ailleurs et était sa seule bouée pour ne pas flancher et perdre toute crédibilité.

Surtout, ne regarde pas ses lèvres.

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MessageSujet: Re: Entre renaissance et damnation    Sam 3 Mai - 19:18

Ses yeux n'avaient pas pu quitter les siens. Pris dans leur noirceur, ils collaient à ses pupilles avec acharnement. La raison de sa coupe de cheveux arracha un éclair de fierté à ses iris. Après tout, il n'avait pas eu d'autre motivation lui-même pour se débarrasser de sa barbe à la rencontre de Lars. En tout cas, pas d'aussi valable à ses yeux. L'éclair fut bien vite éteint par le rire qui s'éleva à sa question. Se moquait-elle de lui ? Évidemment, la couleur ne pouvait pas tromper. Un tel blanc, c'était une évidence. Elle devait le trouver idiot de poser la question. Pourtant, quelque chose dans la brièveté de son amusement et la limpidité du son lui laissa penser qu'elle ne le fustigeait pas. Sa réponse acheva de le convaincre.

Un poids immense tomba au fond de son ventre à cette révélation, comme tout un soulagement empaqueté lâché à l'improviste. Si ça avait été possible, ses épaules se seraient affaissées et son buste entier aurait chu sur le comptoir. Mais il ne pouvait pas se permettre ce luxe. Pas face à ses yeux. Il resta droit, les épaules sous tension, le regard fixe. Seules ses prunelles trahirent ce qui se relâchait intérieurement et il s'empêcha in extremis de grogner. Il n'avait aucune légitimité là-dessus, il n'avait pas à émettre quoi que ce fut sur le sujet. Son esprit, sournois, lui rappela que rien n'empêchait qu'elle ait une fille, quelque part ailleurs. Il grogna, cette fois-ci.

Sa main s'éleva pour mener le fond d'alcool à ses lèvres. Il n'eut que le temps de sentir glisser le liquide sur la langue. Une fraction de seconde plus tard, son corps réagissait malgré lui dans une raideur défensive, lui écartant la main du visage pour se tenir alerte. Elle avait bougé. Ses jambes l'avaient menée au sol où ses pieds se posèrent sans bruit. Il sentit nettement ses doigts s'immiscer sous le col de sa chemise et ses dents se contracter en réponse. Le contact était frais, comme un corps étranger contre son flanc. Il le ressentit mordant, réaction exacerbée de son être sous tension. Il s'imposa l'immobilité, perturbé par la proximité qu'elle instaurait délibérément. Ses yeux toujours dans les siens, il suivait ses déplacements avec une attention accrue, prêt à réagir au moindre écart.

Il n'eut pas à le faire, elle s'arrêta entre le comptoir et lui. La situation était sans équivoque pour les attablés alentours, ni pour le gérant derrière son comptoir. A quoi jouait-elle ? Il plissa les yeux, peu enclin à se soumettre au jeu. Lorsqu'elle eut fini de parler, il jeta un oeil au tavernier, suffisamment expressif pour l'éloigner.

Ses propres jambes le menèrent alors à terre, les pieds posés en quinconce avec ceux de la jeune femme. Son corps élancé s'élevait de toute sa hauteur face à elle, jusqu'aux centimètres qui lui permettaient de la surplomber. L'espace restreint entre eux le déstabilisait mais il prenait sur lui pour rester impassible, les yeux vifs. Il pouvait sentir son souffle contre son visage, ses mains sur son cou et la perturbante proximité de son corps. Il n'avait qu'à s'avancer d'un pas. Un seul pas. Un tout petit pas.

Une ébauche de sourire releva le coin de ses lèvres. Ce jeu-là, il le connaissait bien. Trop bien. Son genou s'avança entre les jambes de la brune alors que ses bras l'encadraient, mains posées à plat sur le comptoir dans son dos. Il l'emprisonnait totalement, faisant écran à la salle de son dos. Il prit pourtant soin de ne surtout pas la toucher alors qu'il abaissait son visage à son oreille.

Je suis sûr que je peux trouver une situation où tu ne fais pas l'affaire. Du tout.

Il se maudit du temps qu'il lui fallut pour parvenir à se redresser sans flancher. Son odorat avait capté son odeur et les réminiscences qui lui étaient associées étaient quasi-insoutenables. Violemment attiré, il dut combattre pour parvenir à relever la tête, plantant un regard presque maîtrisé dans les yeux noirs de son interlocutrice.

Son torse bruyant parasitait le fil de ses pensées et les efforts qu'il faisait pour ne pas détailler ses lèvres épuisaient les forces d'ordinaire dévolues à sa réflexion. Sa volonté était mitée par sa présence trop proche.

Il prit une longue inspiration, les côtes lentement écartées par l'influx d'air avant de déglutir, abaissant d'un cran la chaleur qui envahissait son corps.


C'est un anglais. 'fin … Un bâtard d'anglais. Un peu spécial.

Il recouvrait petit à petit ses facultés et le pas en arrière qu'il opéra acheva de lui rendre sa lucidité. Il faisait face à celle qui ne lui avait laissé aucunes nouvelles avant de disparaître totalement. Qui n'avait pas daigné répondre à ses lettres. Qui s'était évanouie dans la nature aussi brusquement qu'elle était apparue dans sa vie. Qui l'avait laissé derrière comme un enfant oublie un jouet qui ne l'amuse plus. Qui l'avait meurtri plus profondément et plus durablement qu'aucune lame ne pourrait jamais le faire. Elle, qui aujourd'hui demandait des comptes à celui qu'elle avait abandonné. Il n'eut pas besoin de forcer sa voix avant de reprendre.

Franchement spécial, en fait. Un peu comme toi. Sauf que lui, je lui fais confiance.
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MessageSujet: Re: Entre renaissance et damnation    Dim 4 Mai - 3:46

Quelque chose clochait. Le regard qu'il échangea avec le tavernier ne lui échappa pas. Elle était beaucoup trop près de ses yeux, de son visage, pour passer à côté. Un pli sceptique se creusa entre ses sourcils noirs. D'aussi loin qu'elle se souvienne, le jeune homme ne faisait pas dans la menace. Ça, c'était bien plus son domaine. Son instinct se tortilla au fond d'elle pour lui rappeler sa présence mais, une nouvelle fois, elle l'ignora. Une petite voix au fond d'elle la réprimanda. La jeune femme savait que cet instinct était une arme qui la protégeait. À force de le repousser, elle devenait vulnérable. Mais c'était Lin, n'est-ce pas ? Pourquoi se protéger ?

Son corps bougea. Celui de la jeune femme se raidit. Elle le suivit du regard. Son calme n'était qu'apparence : les lèvres du jeune homme se rapprochaient dangereusement. Ses doigts blancs se crispèrent sur le col de sa chemise alors que sa gorge dégluti maladroitement. Elle aurait pu s'abandonner. S'abandonner à la chaleur de son corps et à ses bras d'homme. Juste se blottir contre son torse et fermer les yeux. Une boule de chaleur gonfla dans le ventre de la jeune femme et ses yeux reflétèrent une tendresse qu'elle n'avait pas éprouvée depuis longtemps.

Mais quelque chose se glissa entre les rouages parfaits de son geste plein de romance. Il lui avait fallu une certaine dose de courage et de cran pour venir toucher aussi familièrement le jeune homme. Or cela ne semblait pas être son cas. Ses gestes respiraient l'assurance et le naturel. Peut être un peu trop de naturel pour une absence de plus de trois ans... Il agissait avec elle comme s'ils s'étaient quittés la veille. Si les doigts de la jeune femme tremblaient légèrement d'émotion, le corps de l'ancien barbu ne lui semblait pas sujet au trouble. Le contact de son genou la tétanisa. Il agissait avec naturel, presque habitude. Le ventre de la jeune femme se contracta soudain d'appréhension. Lentement, ses doigts lâchèrent le tissu de la chemise pour retomber le long de son corps. Ses yeux quittèrent aussitôt le regard noisette pour s'accrocher à une infime irrégularité dans le mur.


Fuir. Non, concentre-toi, essaie de comprendre. Danger. Fuir maintenant.

Elle s'était elle-même emprisonnée entre lui et le comptoir. Bien joué. La jeune femme l'observa la surplomber sans bouger. Elle écouta ses paroles sans vraiment y être attentive. Le regard du jeune homme accrocha le sien mais elle s'y déroba presque aussitôt. Le courage l'abandonna.

Il s'écarta d'un pas et la tension de ses épaules blanches se détendit de quelques crans. Mais ce relâchement ne fit que mieux préparer la claque. La « confiance » ? Vamp n'avait jamais été bonne comédienne. Elle ne savait pas jouer un rôle et ne savait pas porter de masque. Son visage lisse et impassible, elle ne le modelait qu'au milieu de gens qu'elle ne connaissait pas et qui l'indifféraient. Et elle ne l'avait jamais porté devant le jeune homme. Ses traits se contractèrent de douleur. Sous le choc, son corps fit un pas en arrière, cherchant à mettre le plus de distance possible entre elle et le jeune homme. Mais son geste était trop impulsif et la fit reculer trop loin. Sa colonne vertébrale heurta douloureusement le bord du comptoir dans un bruit sourd. Elle ne tressaillit même pas. Tout son être était concentré sur cette boule de douleur qui gonflait au fond d'elle, cette douleur immatérielle qu'elle ne savait comment soulager. Il y a une différence entre imaginer la colère d'un être aimé et être face à celle-ci. Vulnérable, le regard fuyant, son seul réflexe fut de croiser les bras sur sa poitrine comme si ce petit geste puéril allait la protéger du jeune homme. Elle pinça ses lèvres pour qu'elles cessent de trembler et se fit violence. Son ventre était douloureusement noué et menaçait, à tout moment, de lui rendre les deux pommes qu'elle avait tant savourées un peu plus tôt.


Trois ans plus tôt.

- Va-t-en !

- Vamp, tu dois venir, tu le sais.

- VA-T-EN ! SORS DE CETTE CABANE !

Silence.

- Je t'en prie. Je t'en supplie, ne m'y oblige pas. Je ne veux pas y aller, je ne veux pas le quitter. Je suis heureuse. S'il te plait...

Vamp déglutit pour retrouver ses esprits. Le tremblement de ses lèvres s'était calmé mais ses bras s'étaient resserrés beaucoup plus fermement contre son buste. Elle murmura dans un souffle, sans oser affronter le regard du jeune homme.

- Tu es injuste. Tu n'es pas le seul à avoir souffert.


Elle voulait l'écarter de son chemin et s'en aller par la porte. Elle voulait fuir sans se retourner. La jeune femme commençait à regretter de ne pas avoir simplement pris Ania dans ses bras en feignant de ne pas le reconnaître. Elle prit honteusement conscience de sa position, recroquevillée contre le bois du comptoir, et se redressa avec un élan qui se voulait être de la fierté. Mais elle se foutait de sa fierté. Le cœur n'y était plus. Et ses yeux ne reflétaient plus qu'un grand vide. Elle voulu s'accouder souplement et négligemment au comptoir mais son geste était bien trop artificiel pour convaincre quiconque dans la pièce.

Finalement, elle releva ses yeux noirs sur le visage du jeune homme. Un faible sourire se dessinait sur ses lèvres. Maladroitement, elle essaya de renouer la conversation, à sa manière.


- Qu'as-tu fait à ta barbe ? Tu n'étais déjà pas bien beau, mais là c'est pire.


Elle tenta un sourire mais le cœur n'y était pas et ses yeux noirs n'accompagnèrent pas ce sourire. Pire, sa voix se brisa très légèrement  à la fin de sa prise de parole. La honte l'envahit. Vulnérable.

Fuis.

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MessageSujet: Re: Entre renaissance et damnation    Dim 4 Mai - 7:40

Il serra les dents. Elle lui parlait d'injustice. Elle se permettait d'évoquer la balance alors qu'elle était la source de son déséquilibre. Un grondement sourd s'éleva de sa gorge et il secoua la tête, le regard durci.

Comment oses-tu parler de justice, de souffrance ? Ne parle pas de ce qui t'échappe.

Le ton était sec, sans appel. La horde de souvenirs qui se pressait à l'entrée de son torse hurlait et la clameur qui s'en élevait annihilait toute indulgence. Il refusait de les laisser l'envahir à nouveau mais du haut de sa forteresse, il les voyait nettement. De l'incompréhension là-bas au fond à l'insoutenable douleur tout devant, sans omettre le doute, tapi sous ses camarades, flanqué de la colère. Non loin se tenait la folie et bien campé dans son dos, le désespoir.

Il eut un mouvement de bras comme pour chasser ces chimères et enfonça ses doigts dans ses cheveux, les malmenant nerveusement. Elle le remettait face à des démons qu'il pensait avoir chassés, noyés il y avait de ça deux ans. Pourtant, la sourde douleur qui enserrait son poitrail ne laissait aucune place à l'ambiguité. S'il s'était voilé la face, il n'avait pas guéri.

Sa voix le sortit de ses songes tourmentés et il la regarda, surpris par l'évocation de ses joues glabres. Sa barbe ? Sa main trouva le bas de son visage et sa paume y passa, lui arrachant une grimace à la sensation de l'épiderme légèrement rugueux des poils coupés, régulièrement entretenu. Avec une méticulosité proche de l'obsession. Surtout, ne rien laisser dépasser.

C'était lui qui avait pris cette décision. Lars ne l'avait pas trouvé bonne mais il y tenait. Cette barbe ne toucherait personne d'autre. Le premier coup de lame avait été comme une entaille à sa vie passée. Le second, père de tous les autres, une chape déposée sur ce qu'il avait vécu, pour l'occulter entièrement. Pour le protéger. Cette mâchoire imberbe signait la mort de ce qu'il avait été. Une fois défiguré, il put sombrer dans la frénésie qui allait l'agiter une année durant. Rien n'était jamais suffisamment consistant pour le rassasier, rien n'était jamais assez fort pour contrecarrer ce qu'il endurait. Avec la force du désespoir, il se noyait dans une nouvelle vie décousue, au rythme de ses coups de sang, de ses coups d'éclat et de ses coups de tête.

Il haussa les épaules face à elle, relâchant sa joue.

Elle est partie avec toi. Elle t'appartenait, après tout.

Il tira le tabouret à lui. Il avait l'impression que son coeur faisant des bonds monstrueux dans son torse. Une fois très haut, tambourinant face à l'injustice, il se laissait chuter très bas, étouffé dans l'imbroglio d'émotions qui ne cessaient d'agiter le jeune homme. Il s'épuisait à se battre contre lui-même, tiraillé entre la douleur de son absence injustifiée et l'ahurissement de son retour.

Si ses traits restaient figés dans une raideur qui ne leur appartenaient pas, ses épaules s'affaissèrent légèrement. Il perdit de sa rigueur et posa une main sur le siège haut pour se soutenir. Il aurait pu rendre tout ce qu'il avait avalé tant le contre coup le secouait. Il fut un instant soulagé que Lars ne puisse pas le voir dans cet état et ses pupilles heurtèrent la porte avec reconnaissance. Il balaya machinalement la salle du regard, prenant conscience des attablés. Lorsqu'il revint sur la brune, il était impénétrable. Sa voix, maîtrisée, était aussi calme que ses yeux.

J'aimerais autant quitter cet endroit. Je n'aime pas me donner en spectacle.

L'intonation était plate, dénuée de toute agressivité. On aurait presque pu y déceler une invitation. Lin se redressa et fouilla dans une de ses poches pour laisser quelques écus sur le comptoir.
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MessageSujet: Re: Entre renaissance et damnation    Dim 4 Mai - 9:04

Ce fut la parole de trop. La bête au fond d'elle se redressa, gronda et planta ses griffes dans les intestins de la jeune femme. Sa mâchoire diaphane se contracta. Elle releva le menton et se redressa de toute sa hauteur, les épaules carrées, reprenant sa position altière. Inconsciemment, il venait de cracher sur ses trois années d'enfer.

Vamp était tout à fait consciente de sa part de responsabilité. Elle l'avait littéralement abandonné, du jour au lendemain. Sans prévenir. Sans un mot. Ni aucune explication. Mais la jeune femme avait eu ses raisons de disparaître ainsi sans laisser de traces. Les souvenirs remontèrent de nouveau à la surface mais pas la nausée qui les accompagnait d'ordinaire. Le comportement du jeune homme et ses paroles avaient fait d'elle un bloc de glace. Rien ne l'atteignait, si ce n'est la rage qui commençait lentement à remonter le long de sa trachée. Quelques instants plus tôt, elle voulait fuir. Maintenant, elle était prête à mordre et à attaquer de front.

L'histoire de sa barbe fit naître une petite étincelle qui s'évanouit aussitôt sous l'afflux de colère froide. Piètre consolation. Le comportement du jeune homme envers elle, son regard froid et son ton sec la blessaient plus qu'aucune dague n'aurait su le faire. Il n'avait aucune considération pour elle. Elle ne sentait ni son attention, ni sa bienveillance. Elle ne ressentait plus le jeune homme. Il était devenu un étranger qui, visiblement, la détestait. Or aucun étranger ne la traitait ainsi.

La jeune femme ne se donna même pas la peine de répondre. Et puis de toute façon, ce n'était pas une question. Elle dégagea un tabouret du passage, droite et froide, et le laissa payer sans se retourner. Ses pas s'approchèrent de la table où ses compagnons et elle avaient dîné, mais il n'y avait plus rien. Ni sa besace, ni sa cape. Ses yeux se fermèrent d'exaspération. Ses compagnons étaient certes fidèles et compréhensifs, mais ils ne brillaient pas par leur sens de la logique. Elle poussa la porte de la taverne sans attendre l'ancien barbu, une partie d'elle espérant que le froid de la nuit calme sa fureur.  

Mais la bête au fond d'elle fit le gros dos alors que l'air froid vint délicatement mordiller les pommettes blanches de la jeune femme. Ses yeux noirs s'accrochèrent quelques instants au ciel étoilé. Humiliée. Bâillonnée. Parler d'elle à la troisième personne. Éconduite. Ses ongles s'enfoncèrent progressivement dans la paume de ses mains. Lorsqu'elle entendit la porte se refermer derrière elle et que son instinct lui chuchota que c'était bien Lin qui se trouvait dans son dos, elle s'avança de quelques pas sans se retourner. Mais un coup de vent léger se glissa sous sa chemise et gonfla le tissu en caressant la peau blanche. Ce fut le déclencheur.

Vive, la jeune femme se retourna et agrippa fermement son ancien amant au visage. La paume de sa main heurta son menton alors que ses doigts fins se refermèrent avec autorité jusqu'aux pommettes du jeune homme. Emportée par une rage contenue, son corps fit pression pour le pousser contre l'un des piliers de bois qui soutenait la grange où les clients de la taverne pouvaient y laisser leur monture. Sous le choc, quelques fœtus de paille tombèrent de la mezzanine en venant s'accrocher aux cheveux de la jeune femme. Son regard était brûlant de colère et bien que son poignet était ferme, ses cuisses tremblaient sous ses braies. Campée, droite, sans lâcher ce visage, sa voix s'éleva, calme mais cassante.


- Tu oublies à qui tu parles. Et tu oublies qui je suis. Je ne suis pas une putain de taverne que tu peux sauver de je ne sais quel anglais batardé sans explication. Et je ne suis pas non plus femme à accepter d'être dénigrée. Je te rappelle que tu n'en sais pas plus sur mes trois dernières années de vie que moi des tiennes. Alors oui, tu es injuste. Injuste de penser que tu as été le seul à souffrir de cette séparation. C'est me manquer de respect et rabaisser ma douleur que de prétendre le contraire.

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MessageSujet: Re: Entre renaissance et damnation    Dim 4 Mai - 10:12

Il eut un mouvement vers l'arrière en la voyant se retourner. Mais si ses réflexes avaient pressenti ce qui grondait en elle, ils n'avaient pas prévu qu'elle l'agrippe aussi fermement. Sa tête à peine inclinée ne lui permit pas d'échapper aux doigts blancs qui encadrèrent sèchement le bas de son visage. Il serra les mâchoires dans un grondement de protestation mais la force qui le poussa vers l'arrière le musela plus efficacement que cette paume sous son menton.

Il venait de heurter l'un des piliers de bois qu'il mettait un point d'honneur à éviter les soirs de trop grosse beuverie. Le souffle qu'il expulsa alors ne laissait rien présager de bon. Il avait horreur qu'on le contraigne à quoi que ce soit depuis toujours. Mais son besoin inconditionnel de liberté s'était vu aiguisé au fil des années passées sans elle. Personne ne l'abordait sans raison, personne ne l'effleurait sans justification. La familiarité qu'elle se permettait le gifla avec force et lui rendit la vivacité que l'intérieur avait émoussé.

La mise sous tension de ses muscles annonça qu'il allait se redresser quand elle prit la parole. Interrompu par ses mots, il l'écouta dans un silence pesant. Il était loin d'avoir oublié qui elle était et c'était pour cela qu'il réagissait aussi vivement. Il savait pertinemment qui elle était. A mesure que ses mots s'égrenaient, la tension allait croissant dans ses membres. Son sang se chargeait d'une brûlure plus vive à chaque parole et il le sentit bientôt pulser en tout point de son corps. Elle tentait de justifier un comportement qu'il ne pouvait pas comprendre. Cette litanie lui apparut insolente et il ne laissa pas la moindre seconde entre la fermeture de ses lèvres et la réaction de son corps.

Son main fusa et ses doigts crochetèrent le poignet de la brune. D'une pression sèche, il la força à lâcher prise sur son visage et la torsion qui l'imprima à l'avant-bras se transmit quasi immédiatement au coude. Soumis à la force de l'homme, celui-ci roula pour ne pas se briser. Il remonta alors vivement la main qui le tenait précédemment dans le dos de la brune, l'immobilisant. Sa prise assurée, il desserra à peine les lèvres, perclus de ressentiment.


En plus de trois ans, j'aurais eu le temps de t'oublier. Si tu n'es pas femme à être dénigrée, tu es des lâches qui partent sans se justifier. Et qui réapparaissent sans s'annoncer.

Il la repoussa vers l'avant d'une brève mais ferme pression, relâchant son poignet alors qu'il l'avait éloignée de quelques pas. Tout son corps frémissait d'une colère sourde, contenue depuis trop longtemps. La douleur endurée restait tapie, seule la rage inondait ses veines. Les vibrations ténues de sa voix trahissaient sa fébrilité exaspérée.

Tu ne m'as pas l'air de souffrir le martyr à venir te rassasier dans une confortable taverne. Tu m'avais l'air suffisamment bien accompagnée pour ne pas souffrir l'angoisse d'une attaque imminente. Et tu les connais trop bien pour que ces gens ne t'accompagnent pas depuis longtemps. Alors pourquoi ? Pourquoi tu n'as donné aucune nouvelle ?

Plus il la regardait, plus ce qu'il avait enfoui remontait en lui. Il ne concevait pas son mutisme, il ne comprenait pas son absence. Les digues qu'il avait érigées perçaient, des ruissellements annonciateurs de torrents s'infiltraient.

C'est toi qui as oublié à qui tu t'adresses. Le véritable pigeon de seconde zone, ça te parle ? Assez naïf pour se fier à toi. Tu es partie sans t'en soucier un seul instant. Ne me parle pas de douleur, assume !
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MessageSujet: Re: Entre renaissance et damnation    Dim 4 Mai - 12:24

La jeune femme regretta presque aussitôt son geste. Il y a des mois qu'elle s'était promise d'user du peu de violence dont elle était capable. Et voilà que dans un accès de rage, elle s'en prenait à l'une des personnes qu'elle n'aurait blessé pour rien au monde. Douchée, ses lèvres s'entrouvrirent pour ajouter quelque chose d'un ton plus doux mais le jeune homme l'en empêcha.

La douleur fusa dans son bras. Vamp avait toujours été extrêmement exécrable dans le combat au corps à corps. On l'avait entraîné des centaines de fois à se dégager de cette botte mais la jeune femme n'y était jamais parvenu. Un son étranglé s'échappa à peine de ses lèvres alors que sa mâchoire se contractait. Il était hors de question de lui montrer qu'elle avait mal. Immobilisée, elle tenta de se dégager d'un coup d'épaule mais son bras protesta d'une douleur aiguë. La jeune femme resta donc tranquille, reprenant sa respiration par à-coups hachés. Elle était prisonnière du jeune homme pour la troisième fois de la soirée. Cela commençait à sérieusement l'irriter.

Mais ses paroles la douchèrent. Le peu de couleurs qu'il y avait sur le visage de la jeune femme disparurent d'un coup. Sa gorge devint atrocement sèche pendant que son sang semblait refluer elle ne savait où. Toute sa volonté et toute son agressivité s'évanouirent d'un coup. Son corps devint mou entre les mains du jeune homme et elle se laissa repousser comme une poupée désarticulée. Elle se demanda par la suite comment ses poumons avaient-ils pu continuer à aspirer de l'air. Le choc de ses paroles la soufflèrent. Elle resta dos au jeune homme. Chaque phrase aspirait un peu plus la volonté de la jeune femme, chacune de ses paroles vampirisait ses dernières forces. Comme une enfant qui se fait gronder, elle savait qu'il allait falloir se retourner et faire face à l'adulte en colère. Elle savait aussi que le regarder serait le coup de grâce.

Son corps finit par se retourner. Elle entendit sa voix s'élever à ses propres oreilles, comme si elle était spectatrice d'elle-même. Ses yeux ne le regardaient, plongés dans un coin sombre encombré de bottes de paille. Sa voix était monotone, brisée. Vamp n'avait jamais autant ressemblé à un cadavre qu'à cet instant.


- Ces gens sont tout ce qu'il me reste. Ils adoucissent mon quotidien. Mais cela ne m'empêche pas d'être seule. Ils ne sont pas toi.

Elle était trop vidée, trop épuisée pour prendre des gants ou choisir la bonne tournure de phrase. Les mots s’échappèrent de ses lèvres dans toute leur nudité et dans toute leur sincérité.

- Je suis partie sans avoir la certitude de revenir un jour vivante. Ni dans combien de temps. Je n'ai laissé ni mot ni lettre. Parce que je ne voulais pas que tu t'accroches à mon fantôme. Que tu t'accroches à l'espoir de me voir revenir un matin. Je ne pouvais pas te faire ça. Je ne pouvais pas t'emprisonner égoïstement à moi. J'imaginais que tu allais trouver une jolie rousse au bout de quelques mois et que tu aurais fondé une famille.

Son visage grimaça. Inutile de le cacher, cette image ne l'enchantait pas le moins du monde, même à cet instant.

- Je répondrai bien à tes questions. Mais tu as l'air de me haïr. Je ne pense pas que mes explications servent à grand chose. Et je n'ai pas la force d'endurer ta haine. Je n'ai pas non plus la force d'endurer ce regard. Ni d'entendre ta voix me dire des choses... méchantes. Même si elles sont justifiées. Mmh. Je ne vais plus t'imposer ma présence.

Elle cligna des yeux après quelques secondes de silence et se redressa, droite. Ses yeux plongèrent dans ceux du jeune homme. Les mots lui arrachèrent la gorge. Ils étaient des étrangers dans sa bouche.

- Je... Je m'excuse. Je suis désolée de t'avoir fait du mal. Ce n'était pas mon intention. Tu le sais.


La jeune femme tressaillit d'un pas vers lui. Elle cherchait un dernier geste à faire pour lui dire au revoir. Mais elle se rappela du regard que le jeune homme avait posé sur elle et son bras retomba le long de son corps. La bête au fond d'elle gémit d'angoisse mais elle ne l'écouta pas. Se frictionnant le bras pour s'occuper les mains et pour réchauffer sa peau, Vamp se détourna et s'engagea dans la rue à la recherche de ses compagnons, brisée.

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MessageSujet: Re: Entre renaissance et damnation    Dim 4 Mai - 16:11

Il la regardait partir avec une attention accrue. Elle avait donné des justifications à ses actes. Il trouvait à redire à presque chacune d'elles mais elle s'était exprimée. Elle avait même lâché des excuses, au prix d'un effort qu'il jugeait important. La rage qui l'envahissait quelques instants auparavant se muait en une foule de questions qui dansaient frénétiquement sous sa boîte crânienne. Il aurait pu l'inonder sous le questionnement qui l'assaillait subitement. C'était comme si toute son énergie s'était changée en un grand point d'interrogation, construit par toutes les petites questions qui se logeaient derrière ses oreilles. Ses yeux s'ouvraient plus grands sous tout ce qui se soulevait en lui à mesure qu'elle s'éloignait et une sourde angoisse vint soudain vriller ses tempes. Si elle partait, il n'aurait jamais de réponses.

La puissance de ce constat le laissa un instant hébété, les bras retombés le long de son corps. Ses yeux ne quittaient pas le dos de la jeune femme, quelques enjambées devant lui. Il ne parvenait pas à faire un pas. Le trop plein d'émotions l'avait complètement retourné et il se trouvait désormais seul face à un vide, incapable de franchir la distance qu'il fallait pour le combler. S'il l'avait pu, il aurait hurler. Une longue plainte qui lui aurait déchiré la gorge, jusqu'à extraire tout ce qui bouillonnait dans ses tripes. Il voulait se débarrasser de ces diablotins qui lui collaient au corps, de cette infâme vase qu'il trimballait partout. Quelques pas seulement et il saurait. Il banda sa volonté, carrant les épaules.

Il n'eut cependant pas le temps de penser à ce qu'il allait faire. Un homme arrivait en face, par la même rue qu'empruntait celle qu'il voulait rattraper. Il tiqua. Cette démarche lui était familière. Au passage d'une masure bordant la route, il reconnut le visage de son acolyte baigné par un rayon de lune. Larson qui revenait. Il l'avait complètement oublié, emporté dans le tourbillon de son improbable rencontre. Un grognement s'éleva dans le dos de la jeune femme. Lin savait pertinemment pourquoi il revenait et il n'avait pas matière à le flouer dans l'état actuel des choses.

Vivifié par l'urgence de la situation, il décolla les talons et revint à la hauteur de Vamp en quelques foulées. Toute la tension contenue qui le secouait tout à l'heure semblait avoir disparu de son corps et c'est détendu qu'il apparut à son côté. L'un de ses bras entoura sa taille avec un naturel parfaitement feint et il se pencha à son oreille avec un air de confidence complice tout aussi bien imité. La voix était pourtant précipitée.


Ne bronche pas et suis avec décontraction. Dans cinq minutes, on sera au calme.

Il se redressa alors comme on se redresse après un bon mot, tel un coq pavanant. Il espérait grandement qu'elle parviendrait à feindre ne serait-ce que la neutralité alors que Lars arrivait à leur hauteur.

L'ancien barbu le savait très bien, il n'était pas le dernier des idiots et le flouer ne serait pas si simple. Il allait devoir l'aider un peu. Le regard de l'autre fut effectivement suspicieux et passa d'un visage à l'autre, yeux plissés. Lin prit alors les devants et relâcha la brune pour s'avancer droit sur son compère. A son niveau, il lui asséna une claque qui se voulait amicale dans le dos.


Tiens, Lars ! Justement, on parlait de toi ! Elle s'inquiétait de ne plus te voir, elle pensait que tu m'avais abandonné, pauvre petit bout.

Il avorta un rire mondain en se penchant sur l'anglais, abaissant sa voix.

C'est bon, les choses s'aiguillent, t'es libéré pour ce soir.

L'autre lui agrippa la nuque avant que l'ex-barbu ne se redresse. Sa voix était toute aussi basse.

T'peux y aller pour sûr, les autres sont rentrés je n'sais où mais ils avaient pas l'air inquiets pour elle. Oublie pas d'te l'ver d'main.

Il lui tapota la nuque, paternaliste avant de le relâcher dans un sourire. Lin y répondit aussi bien qu'il le put et revint au niveau de la jeune femme en s'assurant que son acolyte déguerpissait bien. Par précaution, il passa un bras nonchalant sur les épaules de la brune pour reprendre le trajet jusqu'au coin de la rue où il bifurqua, les dérobant à tout regard. Son bras retomba le long de son propre flanc alors qu'il s'écartait d'un pas, l'air à moitié gêné.

Fallait qu'il croie que je te ramenais, il m'aurait pas lâché sinon.

Son ton sonnait comme une excuse et il haussa les épaules avant de reprendre le chemin, signifiant à la brune de le suivre. Il paraissait moins tendu, loin de cette taverne et de l'anglais, plutôt abasourdi maintenant que la fraîcheur de la nuit lui avait glacé le visage. Les interrogations qui le malmenaient étaient moins rudes que les souvenirs et il poussa la porte d'une taverne plus en contrebas qu'il était impossible de déceler si on ne connaissait pas le lieu. La salle n'était pas bien grande mais la tremblante lumière jaune qui émanait des bougies apportait une chaleur qui n'existait pas dans la précédente taverne. Visiblement habitué des lieux, Lin salua d'un signe de tête la personne derrière le comptoir qui répondit tout aussi silencieusement, ayant à peine relevé la tête.

Une fois entré dans l'établissement, il maintint la porte d'une main, relevant finalement les yeux sur la jeune femme.


T'as dit que tu répondrais à mes questions, entre.
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MessageSujet: Re: Entre renaissance et damnation    Dim 4 Mai - 17:34

Vidée, la jeune femme marchait droit devant elle. La rue était déserte. Le froid hérissait sa peau au travers de sa chemise. Elle tentait de se concentrer sur ce qu'elle voyait. Sur les maisons, sur le nombre d'étages, sur les pavés. N'importe quoi qui pouvait l'empêcher de penser à ce qu'elle laissait derrière elle...

Il faut rentrer. Ania n'a pas eu son histoire. Passer un savon aux hommes. 'Cause d'eux, plus de cape ni d'arme. Vulnérable, dans la rue, sans arme. Il faut rentrer. Froid. Sûre qu'ils n'ont pas pensé à lui coiffer les cheveux avant d'aller au lit. Avoir pleins de pailles dans ses cheveux blancs demain. Et qui va démêler tout ça ? Vraiment froid. Il faut vraiment rentrer. Elle va crier. Ils vont rire. Ils finissent toujours par rire.  

Le talon de sa botte dérapa légèrement sur la rondeur d'un pavé, la tirant de ses pensées futiles. Vamp était dans un état proche de la léthargie. Ses pensées n'arrivaient pas à bien se coordonner. Ses gestes étaient au ralenti. Elle s'immobilisa au milieu de la rue en s'obligeant à faire le point.

Il me déteste. Mais non, pas ce point là. Ah oui. Retrouver la famille. Une grange. Il me déteste et son regard est froid. Concentre-toi. Oui, une grange. On finit toujours dans une grange.

Elle se remit en marche. Contrairement à ce que le jeune homme avait insinué plus tôt, Vamp ne se rassasiait que très rarement dans ce genre de taverne et la troupe finissait le plus souvent chacun de ses voyages à dormir dans une grange contre quelques piécettes. La petiote avait passé plus de temps à dormir dans la paille ou contre l'un d'entre eux que dans un vrai lit. Elle se mit donc à la recherche d'une grange. Vamp reprit sa marche quand son regard sombre tomba sur la silhouette qui s'avançait. Ses sourcils se froncèrent légèrement mais elle ne s'écarta pas de sa route. C'était aux pouilleux de bouger, pas à elle. Les bruits de pas dans son dos l'alertèrent et ses omoplates se raidirent. Elle n'était pas armée. L'urgence de sa situation lui sauta soudain au visage, chassant la léthargie qui s'était installée. Brutal retour à la réalité. Un homme qui s'avance, un autre qui s'approche dans son dos. La jeune femme serra le poing.

Son cœur chuta de plusieurs étages quand elle reconnu le jeune homme. Il en remonta quelques-uns lorsqu'elle sentit son bras s'approprier sa taille. Ébahie, elle ne lui hurla pas de s'écarter d'elle en le menaçant de toutes les tortures inimaginables. Mieux. Elle bafouilla.


- Mais que... qu'est ce que tu...


Le souffle du jeune homme contre son cou la stoppa net dans son élan, et la cause n'en était pas ses paroles. Elle déglutit. La jeune femme n'aurait jamais pensé qu'elle serait encore capable de ressentir ces fourmillements. Inconsciemment, elle obéit. Une petite voix moqueuse lui rit qu'elle avait toujours confiance en Lin.

Faible femme que tu es.

Mais son corps se raidit en reconnaissant l'identité du passant. Son regard s'obscurcit encore de quelques teintes. Elle n'aimait pas cet homme. Elle n'aimait pas la façon dont il touchait Lin. Elle n'aimait pas la familiarité avec laquelle il l'avait traitée. Et elle n'aimait pas sa tête. Décontraction ? Vamp se contenta de grogner à l'adresse de l'ex-barbu. Cette soirée était tout sauf à la décontraction. Elle le regarda jouer le paon du coin de l'oeil, sceptique, mais son visage gardait une expression toute impassible. Le bras du jeune homme la libéra. Ses yeux se plissèrent. Pourquoi avait-elle l'impression d'être une poupée ? Et c'était lui qui exigeait des réponses à ses questions ?

Tout doux. Respire. Desserrer le poing. Voilà.

Elle fit mine de s'intéresser aux étoiles, les laissant à leurs messes basses. Un rire surfait s'éleva mais elle garda obstinément les yeux rivés sur le paysage céleste. Cependant, elle ne put s'empêcher de grincer des dents en voyant, une nouvelle fois, l'homme poser ses mains sur Lin. Son corps la poussa à faire un pas, voulant s'interposer.

Mais qu'est-ce que tu fais ?!

Il le touche !

Et alors ?

Mais...

Il n'est plus à toi. Plus jamais. Abandonne.

Elle se maudit. Indifférente, elle regarda encore un instant les hommes chuchoter. Qu'il fasse vite, la patience n'était pas une qualité inscrite dans son code génétique. Le jeune homme revint vers elle et, de nouveau, son bras s'appropria son corps. Elle ne dit rien. En fait, son bras enveloppait ses épaules d'une chaleur très douce et continue. C'était chaud. Et sécurisant. Elle fit un pas de côté pour se rapprocher de son corps. Juste un petit pas.

Mais le coin de la rue l'éloigna d'elle. La jeune femme écouta son explication sans répondre. Que dire ? Elle avait bien trop peur que la voix du jeune homme ne redevienne cruelle pour oser parler. Elle le suivit donc, docile. Une partie de son cœur lui hurlait de partir en courant sans se retourner. Elle avait eu trop mal en si peu de temps pour encaisser une nouvelle attaque. La voyageuse jeta un œil dans la pièce que la porte ouverte venait de lui découvrir. Sans s'annoncer, un sourire éclaira quelques secondes son visage. Ce décor ressemblait bien plus au jeune homme qu'elle connaissait. Sa confiance regagna quelques échelons.

Une invitation. Prudente, sa botte s'arrêta sur le seuil. La jeune femme enfonça ses mains dans ses poches pour masquer sa peur. Sa voix s'éleva dans un souffle.


- Mmh. Je veux bien entrer mais...


Son regard se leva enfin sur le jeune homme. La détresse et une pointe de peur se lisaient au fond de ses yeux.

- S'il te plaît, ne me fais pas de mal...

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MessageSujet: Re: Entre renaissance et damnation    Dim 4 Mai - 18:34

Il décela la peur dans son regard avec stupéfaction. Elle n'avait jamais eu peur face à lui. Il avait déjà vu ses iris se teinter de colère, d'amusement ou d'exaspération mais jamais de peur. Un froncement de sourcils marqua son inconfort alors qu'il secouait la tête.

J'ai pas eu mes réponses, je peux pas t'assassiner.

Il y avait de l'ironie derrière ses mots. Une toute petite pointe, certes, mais elle était présente. Il attendit qu'elle se décide à entrer pour refermer derrière elle, l'oeil habitué vérifiant le calme de la nuit. L'anglais avait dû rejoindre la taverne pour trouver où dormir, il était tranquille pour la nuit.

La porte refermée, il laissa la brune s'installer et se dirigea vers le comptoir. Tout dans son attitude laissait percevoir que ce n'était pas la première fois qu'il mettait les pieds ici. Il esquissa un sourire à l'encontre de celle qui essuyait les verres et vint s'accouder au comptoir devant elle, bras croisés sur le meuble. Elle ne releva pas la tête, feignant d'être occupée avec une chope récalcitrante. La discrétion. L'homme sourit vaguement et gratta sur le comptoir pour réclamer à boire. Il n'arrêta que lorsqu'il perçut les joues se creuser de deux fossettes symétriques. Pas un mot n'avait été échangé.

Récupérant son pichet, il alla rejoindre la brune à une table plus loin et tira une chaise face à elle. Il était bien plus calme qu'auparavant et ses épaules ne contenaient plus la tension qui les tétanisait. Son regard avait perdu de sa froideur et ses jambes étalées sous la table témoignaient d'une trêve dans son agitation irritée. L'atmosphère du lieu agissait sur lui aussi sûrement qu'une couverture vous enveloppe chaleureusement une nuit d'hiver.

Le broc posé entre elle et lui, il s'adossa à sa chaise, ses mains reléguées au fond de ses poches. Si ce lieu semblait le calmer, il ne pouvait se défaire de la nervosité que la jeune femme en face de lui créait par sa simple présence. Il n'y était plus habitué. Pire, l'absence l'avait empirée. Ses doigts emprisonnés trituraient le tissu de ses braies, dérobés au regard de la brune. Il dut prendre sur lui pour parvenir à estomper les frémissements de sa voix et à assurer le regard qu'il porta sur le sien.

Je t'écoute.

Déterminé. Il était face à un fantôme de son passé, le seul et unique Cadavre qu'il ait jamais eu dans son placard. Il se demandait s'il serait capable d'entendre ce qu'elle avait à lui dire. Il redoutait les histoires qu'il s'était forgé après son départ. N'importe lequel des scénarios qu'il avait pu échafauder lui meurtrissait le ventre. Une angoisse sournoise vrilla ses intestins et il dut déglutir pour ne pas bouger sous la vive douleur qu'il ressentit. Impassible, il scrutait le visage blanc. Un instant, son regard s'adoucit, parcourant les traits de la brune. Il retrouvait des contours qu'il avait parcouru du bout des doigts. Une pommette qu'il avait égratignée. Ou une joue effleurée.

Son esprit divaguait et il dut se secouer pour revenir à lui. Il avait la sensation qu'il devenait fou, à osciller entre les douces réminiscences et les insoutenables souvenirs. Pour revenir à la réalité et s'empêcher de voguer dans les eaux troubles, il éleva de nouveau la voix.


Si tu ne voulais pas m'enchaîner à toi, tu aurais dû couper court à toute extrapolation. Un "Je te quitte" m'aurait suffi. Dévasté, aussi, sans doute. Mais au moins aurais-je su pourquoi tu ne revenais pas.

Ses derniers mots ravivèrent le côté sombre de sa mémoire et ses mâchoires se contractèrent malgré lui. Il ne se sentait pas bien. Il fallait qu'elle parle, qu'il arrête de penser. Qu'il comprenne, enfin. Les yeux qu'il braqua sur elle étaient sans appel. Il avait besoin de ses réponses.
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MessageSujet: Re: Entre renaissance et damnation    Lun 5 Mai - 12:52

Sa réplique lui arracha un sourire amusé. Un peu rassurée par le comportement et le ton du jeune homme, elle passa le seuil de la taverne. Son regard embrassa la pièce et ses omoplates perdirent de leur rigidité. C'était tout à fait leur décor. C'était tout à fait eux. Elle le laissa prendre commande et s'avança vers l'une des tables les plus éloignées de la porte. Et surtout la plus éloignée du comptoir. Son excuse était qu'elle cherchait la discrétion et l'expérience lui avait appris que les taverniers n'étaient pas les gens les moins bavards au monde. En réalité, la jeune femme cherchait jalousement un semblant d'intimité.

Sa peau se réchauffa doucement, chassant le froid de la nuit qui s'était imprégné au tissu de sa chemise. Attirée, elle profita que le jeune homme eut le dos tourné pour l'observer. Ses yeux longèrent son dos avec lenteur. Il lui semblait plus grand, plus large. Son attention remonta le long de sa nuque. Elle ne se souvenait même plus de son odeur. Ni du toucher de sa peau. Il bougea. Les muscles de son dos ondulèrent. Un sourire idiot étira les lèvres de la jeune femme. Une voix la sermonna. Il n'était plus à elle. Mais elle s'en moquait. La sensation que lui procurait cette vision de Lin, lui tournant le dos, accoudé à un comptoir de taverne, lui plaisait et faisait naître en elle un sentiment doux et chaud. Quel mal y avait-il à s'y abandonner quelques minutes ?


Le pichet  se retrouva devant elle. Connaissant le jeune homme, elle se doutait qu'il ne contenait pas du lait. Elle ne dit rien, se promettant de ne pas y toucher. Assise bien droite sur sa chaise, elle avait retirer sa chemise blanche de ses braies sombres pour laisser la chaleur se glisser entre le tissu et sa peau. Elle laissa les yeux noisettes la détailler sans un mot, pas sûre d'avoir le cran de le regarder franchement.

La jeune femme ne répondit pas à sa question détournée. Elle savait parfaitement pourquoi elle n'avait pas quitté clairement le jeune homme. Mais elle ne pouvait se résoudre à lui dire la vérité. Pas ce soir. La honte était trop grande et il était hors de question qu'elle lui mente. L'absence de réponse était donc la meilleure des solutions.

Elle resta silencieuse encore quelques minutes puis ses lèvres se desséchèrent lentement.


- Le matin de ma disparition, Fenrir est venu à la cabane pour me parler.

La jeune femme commença son histoire, dés son début, avec le lenteur. Sa voix était mal assurée et ses yeux refusaient de croiser ceux de l'homme qui lui faisait face. Le début fut laborieux, mais son instinct se détendit au contact de l'ancien barbu et les flots de son histoire glissèrent avec plus de naturel.

Elle lui raconta comment Fenrir avait frappé à sa porte alors qu'elle dormait encore malgré la matinée avancée. Lin était déjà au champ. Elle avait hâte qu'il revienne, tout doré par le soleil et tout chaud. Fatigué mais pas assez pour ne pas lui retirer ses vêtements. Elle s'étirait comme un chat paresseux dans les couvertures quand on toqua à la porte. Intriguée, elle se leva, ses cheveux longs emmêlés, et alla ouvrir sans se poser de question. Un danger ne frappe que rarement à la porte, il préfère briser une vitre. Un cri de joie s'éleva dans le silence du bosquet et un rire l'accompagna aussitôt. Elle le ft entrer en le traitant d'emmerdeur qui réveillait les gens trop tôt et il se moqua de la blancheur de ses cuisses de nobliarde. La bonne humeur ne dura pas plus d'une dizaine de minutes.

Fenrir ne lui apportait pas de bonnes nouvelles. Il était pâle, fatigué et semblait perdu. Mais son comportement alerta la jeune femme car il agissait envers elle avec beaucoup de prudence, comme s'il la préparait à quelque chose. Or elle savait qu'il la connaissait à la perfection et cette tentative de préparer le terrain ne fit que planter la méfiance et le doute dans l'esprit de la jeune femme. Il lui parla de la région où elle était née et où elle avait grandi. Sa mâchoire se contracta. Elle voulait qu'il sorte de chez elle. Pourtant elle ne le jeta pas dehors. Son sang frissonna dans ses veines. On ne renie pas si aisément ses racines. Elle l'écouta alors qu'un flot glacé remontait le long de ses mollets nus jusqu'au creux de son ventre.


La jeune femme cligna des yeux pour chasser le malaise qui montait en elle. Revivre tout ceci la mettait au supplice.

- Mmh la peste.

La maladie grouillait sur les terres de son enfance. Elle emportait tout. Les animaux, les hommes, les enfants. Sans distinction, elle dévorait toutes les vies qu'elle trouvait avec voracité. Fenrir avait longuement voyagé, bien plus que la jeune femme, et à travers les pays qu'il avait visités, il avait déjà été témoin des paysages que la peste laissait derrière elle. Et tout comme Vamp, il s'agissait de son pays.

- Je rentre au pays. Je te demande de m'accompagner, de venir avec moi. Vamp, comprends-le, j'y ai encore ma sœur et mes neveux. Je ne peux pas rester tranquillement en taverne à courtiser alors qu'ils ont besoin de moi.

Elle lutta. Ce n'était pas son peuple. Ils lui avaient toujours craché à la figure. Cette vie et ce pays ne la concernaient pas. Il lui restait sa sœur, et elle le comprenait. Mais elle-même n'avait aucune famille. Personne pour l'accueillir.

- C'est faux. Et tu le sais.

La jeune femme lui lança un regard mauvais. Des inconnus. Elle ne connaissait même pas leur nom. Elle supposait que c'était eux qui avaient repris le domaine quand la jeune femme avait fui. Grand bien leur fasse. Mais un creux se tortilla dans sa poitrine. Elle avait toujours eu de piètres expériences avec les personnes qui se disaient être de son sang. Pourtant l'idée que ce sang, son sang, puisse être rongé par la maladie et que la peste pousse sa lignée à l'extinction serrait sa gorge. Fenrir avait réussi à semer la graine. Il se leva pour partir. Il couchait dans une auberge miteuse du village et attendrait sa décision jusqu'au lendemain matin.


Vamp leva les yeux vers le jeune homme, de la détresse dans les yeux.

- Je ne pouvais pas aller me recoucher gentiment en attendant que tu reviennes des champs. Comprends-moi.

Elle avait tourné en rond toute la matinée, comme un animal dans une cage. Son instinct lui chuchotait d'agir. Mais agir comment ? Elle se rappelait avoir parcouru la pièce des yeux. Leur nid était tellement douillet. Un lit, une multitude de pots de miel et du savon pour leur bain à deux. La nausée monta le long de sa gorge. Son corps agit pour elle. Elle s'empara de son sac de voyage, y jeta ce qu'il fallait et franchit le seuil de sa maison. Son regard noir s'arrêta à la dernière minute sur le lit qu'elle avait quitté quelques temps plus tôt. Le côté de Lin avait gardé les creux de son corps sur le matelas de paille. Son ventre était trop noué, sa gorge trop sèche. Secouée, elle se précipita dehors et son corps vida le contenu de son estomac.

- Je t'ai abandonné. Et pour des gens que je ne connaissais pas. Je ne me le suis jamais pardonné. Mais ils étaient mon sang et ils étaient peut être en train de mourir, rongé par la peste comme la rouille le fer. J'aurai dû passer aux champs pour te dire au revoir...

La jeune femme tendit le bras et remplit son verre d'alcool au ras bord. Geste inexplicable. Vamp ne buvait ordinairement jamais. Elle savait que si Fenrir avait été là, il l'aurait giflée. Mais il n'était pas là. Sa voix reprit, éteinte.

- Tu as raison. J'ai été lâche. Je suis lâche. Lâche de ne pas avoir eu le courage de t'affronter pour te dire au revoir. Je ne veux pas me justifier. Mais c'était totalement au-dessus de mes forces. Si j'avais été te voir, je t'aurai supplié de me suivre. Et ça, il en était hors de question.


Un pli se dessina soudain entre ses sourcils. Le regard vague, elle eut comme une prise de conscience. Ses propres paroles la frappèrent, comme si elle venait d'en comprendre toute l'injustice.

- J'aurais dû te laisser le choix. C'était te priver de ton libre-arbitre que de prendre cette décision seule alors qu'elle nous concernait tout les deux. J'ai choisi en ton nom.

Elle eut soudain l'envie de lui demander pardon, de le supplier d'accepter ses excuses. Mais la jeune femme trouvait cela trop hypocrite. Trop facile. Alors elle but. Tout le verre, cul sec. Ses traits ne grimacèrent même pas. Son gosier en frissonna de délice et son corps se détendit aussitôt. L'arôme de l'alcool ramena avec lui les souvenirs d'une scène violente.

- Tu as recommencé ! Nom de dieu Vamp !

- Dégage de cette chambre...

- Alors donne-moi cette bouteille.

- Bien essayé. Mais vas-tu sortir de cette chambre, espèce de rat ?! Qu'attends-tu encore de moi ??!

- Tu te fais honte. Tu n'es plus qu'un tas de chair drogué à l'alcool. Tu te conduis comme un animal.

- Je vais te tuer si tu ne sors pas de cette pièce tout de suite...

- Tu n'arriverais même pas à te mettre sur tes jambes. Donne-moi ça !

- Va t'en ! VA T'EN ! Tu me l'as pris !! Je veux qu'il revienne ! C'est à cause de toi ! Je veux qu'il soit là, je t'en prie, ramène-le...


La jeune femme cligna des yeux. Les faits et la temporalité se mélangeaient dans sa tête. Elle respira un peu plus profondément pour éclaircir ses idées confuses. Puis elle prit le parti de continuer son histoire.

Vamp retrouva son ami d'enfance dans l'auberge qu'il lui avait indiquée. Il ne fut pas surpris de la voir. Ils prirent la route le soir même. Le voyage avait été un enfer. Tant pour elle que pour Fenrir. Les premiers jours, la jeune femme piquait de véritables crises. Elle hurlait à son compagnon de route qu'elle voulait retourner auprès de son Barbu, de son homme. Chaque pas qui l'éloignait un peu plus de lui déchirait son âme. Fenrir dut même user de violence dans certains cas pour la contrôler. Les arguments du jeune homme étaient les mêmes, jour après jour. Et jour après jour, Vamp continuait de mettre un pied devant l'autre. Les crises s'espacèrent. À mesure que le temps avançait, la perte de Lin se cristallisa au fond d'elle : le climat devenait de plus en plus hostile, le danger plus tangible et les deux jeunes gens étaient trop occupés à survivre pour penser à autre chose que les nécessités vitales.

- Après des mois de marche, nous avons fini par arriver chez nous.

La jeune femme déglutit, tétanisée. Ses yeux revoyaient parfaitement ce dont ils avaient été témoins à leur arrivée. Son regard était fixé sur le jeune homme assit en face d'elle mais il le traversait, occupé à revivre l'horreur qu'il avait déjà dû endurer. Une fine pellicule de sueur recouvrit lentement les tempes de la jeune femme. La peur suintait de ses pores blancs. Sa voix continua pourtant, nette et franche.

Il y avait des corps partout. Les paysans avaient commencé par entasser les morts afin de les brûler mais visiblement, la tâche était trop importante pour le nombre de vivants qui restaient. Tous était silencieux. On entendait quelques cris. Quelques pleurs. Aucun rire.

Ses doigts tremblèrent. Pour se redonner une contenance, elle replaça une de ses courtes mèches sur son front devenu moite puis remplit de nouveau son verre. Ses lèvres y prirent quelques gorgées, réprimant toute avidité.

- Et cette odeur... Je ne peux pas te la décrire. Je ne peux pas. C'est... juste impossible. Indescriptible.

En respirant l'air, elle avait eu la sensation que la mort s'infiltrait dans son corps et dans chaque parcelle de son épiderme. Elle avait eu la nauséeuse impression de goûter la maladie et que l'âpreté de cette dernière restait dans le fond de sa gorge.

La jeune femme s'interrompit. Elle ne voulait pas revivre ça et un coup d'oeil au jeune homme la décida à ne pas pousser plus loin les détails des jours qui suivirent. Elle serra plus fort sa chope pour faire cesser les tremblements qui agitaient ses mains.


Ils retrouvèrent bien vite la sœur de Fenrir. Elle avait perdu trois de ses cinq garçons. La peste semblait la trouver à son goût et l'épargnait alors qu'elle lui arrachait ses enfants. Si sa santé était parfaite, la femme n'était qu'un corps. Son quatrième garçon présentait déjà les symptômes de la maladie mais la mère se contentait de le regarder d'un œil vitreux, sans réagir. S'en était trop pour Vamp. Elle sortit de la maisonnée et s'assit sur les marches de pierre, laissant Fenrir s'occuper de sa famille.


Abruptement, la phrase tomba.


- Tu m'as tellement manqué...


Sa gorge se serra et elle se maudit de ne pas mieux se contrôler. Mais l'alcool commençait à brouiller ses pensées. Elle s'empressa de poursuivre, les joues roses.

Fenrir l'avait traînée jusqu'à son ancien domaine. Elle lui répétait qu'elle ne voulait pas y mettre les pieds mais il était plus fort qu'elle et elle se retrouva bientôt face doubles portes de bois. Elle refusa toutefois d'en franchir le seuil. La patience de Fenrir était épuisée depuis longtemps, il la bouscula en rentra dans la demeure. Vamp ne pouvait lui en vouloir. Cela faisait des mois qu'il usait d'une patience sans fond avec elle. Il lui avait distribuée généreusement quelques gifles par instants mais elle le lui avait bien rendu. Un long moment passa. Elle ne savait exactement combien de temps. Ses membres tremblaient de peur devant cet amas de pierre, de bois et de paille. La vie passée dans la maison de son enfance n'était pas un modèle joie et des souvenirs qu'elle pensait avoir scellés remontaient dangereusement vite à la surface.

Au bout de quelques temps, Fenrir réapparut, boitant et jurant entre ses dents. La jeune femme lui lança un regard interrogateur et il lui répliqua d'un ton sec qu'elle ferait mieux d'aller voir par elle-même et qu'il en avait réellement ras le bol de sa famille. Interloquée, elle jeta un œil à la demeure austère. Mais Fenrir chuchota le mot magique entre ses dents. « Poule mouillée ». Outrée, la jeune femme ne se donna même pas la peine de répondre et franchit le seuil.


- Ca sentait l'humidité. Le moisi et la mort. Et la maladie. Mais tout, dans le village, sentait la maladie de toute façon...


Le parquet craquait sous ses bottes fourrées. Tout était calme. Une épaisse couche de poussière recouvrait les meubles mais la lumière était trop déclinante pour que la jeune femme ne puisse qu'en deviner les formes. L'escalier en bois qui menait à l'étage était dans un piteux état mais dans tout les cas, Vamp ne s'y serait jamais aventurée. Sa témérité avait ses limites, surtout dans ce genre d'endroit. Elle se décida à passer dans la pièce voisine quand on la frappa.

Les yeux de la jeune femme brillèrent un instant alors qu'un sourire étira ses lèvres.


- Elle m'a frappée derrière le genou avec un vieux tison rouillé. Si je n'avais pas été sur mes gardes grâce à Fenrir, elle aurait réussi à me faire tomber...

La petiote la regardait fièrement, les lèvres mordues hargneusement, prête à en découdre. Vamp en éclata de rire. Cela faisait des mois qu'elle n'avait ni sourit ni rit et son rire s'éleva entre des murs puant la mort. La petite s'énerva de ne pas être prise au sérieux et la chargea. Mais du haut de sa grande taille, Vamp l'attrapa par le col. La gardant à distance de bras, elle s'accroupit pour mieux la regarder. Toutes deux se figèrent lorsque leurs regards se croisèrent. Et la jeune femme comprit enfin la puissance des liens du sang.


Elle cligna des yeux pour émerger du passé et regarda l'homme qui lui faisait face. Un peu embêtée, elle semblait chercher ses mots sans réussir à les trouver.


- Je ne sais pas comment t'expliquer, comment bien te faire comprendre... Mais quand j'ai reconnu mon regard dans le sien, je l'ai aimée tout de suite.


Mais les choses tournèrent mal. Très mal. Les paysans sont ce qu'ils sont. Mais lorsqu'une catastrophe, une maladie ou une mauvaise pluie s’abattait sur le peuple, ils avaient besoin d'un coupable. Et Anna était la personne toute désignée. Tout l'incriminait : sa peau, ses yeux, ses cheveux. Le coupable idéal. Ils avaient dû fuir, tout les quatre.

- C'a été l'enfer... En plein hiver, sur les routes. Nous n'avons eu le temps que de seller nos chevaux et de prendre quelques vivres.

La jeune femme n'eut pas la force de lui raconter leur périple dans la neige et le froid. Elle était moralement épuisée. Les racines de ses cheveux à la lisière de son front était trempées de sueur et son dos s'était courbé au fur et à mesure de son récit. Son regard évitait celui du jeune homme mais, étrangement, lui parler avait soulevé un poids qui pesait sur sa nuque. Cela ne l'empêcha pas de se verser un troisième verre.

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Lin
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MessageSujet: Re: Entre renaissance et damnation    Mar 6 Mai - 6:34

Il ne la quitta pas des yeux. Son récit coula dans ses oreilles comme le sang dans ses veines. Il l'emplit petit à petit, entièrement, pulsait en lui à chaque contraction cardiaque et gonflait les veines de ses avants-bras dont les mains restaient crispées sur ses cuisses jusqu'à en pénétrer la chair. Ses ongles s'étaient frayé un chemin à travers le tissu et attaquaient l'épiderme sans qu'aucune réaction nerveuse ne les en empêche. Il n'avait plus les moyens de réagir à ce qui l'entourait.

Il y avait dans son histoire bien trop d'émotions pour qu'il s'en sorte. A chaque phrase, une nouvelle sensation enflait en lui, bourgeonnait entre ses côtes et gangrenait son corps. Il ne maîtrisait plus rien du tout. Une sourde colère siffla à ses tympans à l'évocation du loup-garou qu'il n'avait jamais apprécié. Son instinct lui avait toujours soufflé qu'il n'était pas bon pour lui. Pas bon pour eux. Giflé par la réalité avérée de cette indicible sensation, il détourna le regard. Au fond de lui, il sentait la crevasse mal suturée qui frémissait.

L'évocation des tableaux morbides que la jeune femme avait dû affronter ne parvint pas à calmer la douleur lancinante qui s'égrenait en ses profondeurs. La compassion se heurtait à des murs d'une souffrance bien différente et il ne pouvait pas les abaisser pour lui laisser libre champ. Les yeux qui revinrent sur la jeune femme s'étaient sensiblement durcis mais il n'ouvrit pas la bouche. Qu'il la comprenne ? Il n'avait aucun moyen de le faire. Le fond de sa personne sentait sa détresse et jouait des coudes pour remonter à la surface, venir s'agiter sous ses yeux et lui faire entendre sa douleur. Mais sa raison était éteinte, rabrouée par tout ce que son discours suggérait.

Les atrocités qui l'avaient affectée avaient laissé une trace durable dans ses yeux que ceux de Lin aperçurent. Il y avait une véritable souffrance sous ses iris noirs. Il la percevait mais elle ne l'atteignait pas. Du moins ne la ressentait-il pas. Les hautes herses qu'il avait érigées autour de lui pour se protéger avaient volé en éclat dès qu'il l'avait reconnue mais d'autres bien plus inébranlables se tenaient désormais à leur place. La rage comme rempart à la compréhension, il la laissait poursuivre, le regard fixe.

A mesure qu'elle décrivait l'apocalypse en terres froides, sa profonde colère se muait en une flèche de haine, dirigée droit contre l'individu qui l'avait volée à lui. Il n'aurait eu qu'à apparaître pour se trouver empalé de son regard. Les yeux de l'ancien barbu n'exprimaient rien d'autre qu'une haine sans faille, acérée et dangereuse. Petit à petit, il l'érigeait en seul coupable du départ de la brune. Il était venu la chercher. S'il n'avait pas existé, il l'aurait retrouvée comme n'importe quel autre jour. S'il n'avait pas existé, elle n'aurait pas eu à vivre ces horreurs. Il musela son esprit qui tentait de restituer les bribes qu'il avait entendues plus tôt, se complaisant inconsciemment dans l'idée qu'elle n'y était pour rien. Que tout ce temps passé à se battre contre des démons invisibles ne lui était pas imputable.

Pourtant, la raison finit par éclater au fond de son crâne comme la voix d'un désespéré couvre la clameur d'une foule bienheureuse. Il l'entendit, lointaine. Tout le bouillonnement chaotique tourné contre Fenrir s'évapora dans des volutes brûlantes d'exaspération, laissant place à une loge vide. La vérité vint s'y loger sournoisement, l'emplissant de toute sa cruauté.

Elle l'avait véritablement abandonné. Elle avait eu le choix et elle avait choisi de partir. Elle n'avait pas été contrainte. Il ne l'avait pas enchaînée. Elle aurait pu faire demi-tour, elle aurait pu le prévenir, elle aurait pu lui faire un signe depuis ces contrées reculées. Mais rien. Elle n'avait rien fait d'autre que de disparaître, de son plein gré. Et elle ne revenait pas pour lui.

La violence du constat lui écrasa le torse plus sûrement que n'importe quel poids. Il aurait pu en entendre son sternum craquer. Abasourdi par la réalité des faits, il ne parvint pas à faire le moindre geste. Il aurait voulu hurler. Il aurait voulu la frapper. Lui rendre coup pour coup ce qu'elle lui assénait sans en prendre conscience. Seuls ses yeux témoignèrent de ce qu'il traversait alors, vidés de toute substance, de toute humeur, de toute âme. Ils s'embuèrent physiquement, ses paupières emplies d'un liquide qu'il ne connaissait plus depuis bien longtemps. Le coin de ses yeux frémit mais ses joues restèrent sèches.

Au fond de lui, les points avaient sauté, un à un. Avec la lenteur sadique des plus grandes souffrances. La plaie à vif se rouvrait lentement, béante. Même dans ses extrapolations les plus folles, il n'avait pas songé qu'elle ait pu prendre telle décision sans le consulter. Il prit brusquement conscience de l'importance qu'il s'était cru voir accordée et se maudit de l'avoir chevillée si profondément à son torse. Finalement, il ne constituait pas le pilier qu'il avait fini par croire être.

Il releva la tête avec le peu de dignité qui lui restait. Anéanti par ce qu'elle lui révélait, il se sentait misérable et honteux d'avoir été aussi naïf. Son regard accrocha un instant le verre plein. Il retint le frémissement de son menton alors qu'il se redressait fièrement et se leva avec une lenteur anormale, le poids de la conscience dévastée sur les épaules. Ses doigts dérobèrent le verre aux siens et il le but sans interruption jusqu'à le reposer vide devant elle.

Incapable de se tenir face à elle plus longtemps, il coupa court, la voix cassée. Malgré tous ses efforts, il ne parvint pas à rester impassible.


Tu as besoin de repos.

Il retira le pichet de la table alors qu'il s'éloignait, voûté. Un simple murmure justifia son geste alors qu'il passait à sa hauteur.

J'aime pas que tu boives.

Il n'était plus là. Prostré au fond de lui-même, battu dans ce qu'il pensait être sa fierté, il ne pensait plus. Ses instincts seuls le guidaient vers le comptoir pour qu'il respire. Ses instincts seuls s'inquiétaient invariablement de la jeune femme. Même mort, il n'aurait su s'en empêcher. Preuve en était le geste de protection inconsciente qu'il eut en lui retirant le broc.
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Vamp

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MessageSujet: Re: Entre renaissance et damnation    Mar 6 Mai - 9:15

Le mouvement du jeune homme la tira de ses souvenirs. Ses yeux s'arrachèrent aux paysages de son passé pour venir s'attarder sur le visage du jeune homme. Elle ne savait pas vraiment ce qu'elle attendait de lui, mais certainement pas cette réaction.

Ébahie, elle le regardait fixement, les lèvres entrouvertes. Elle crut reconnaître de la douleur dans les yeux noisettes du jeune homme et cette découverte lui releva l'estomac. Le cœur au bord des lèvres, elle ne s'était jamais autant méprisée. Il souffrait par sa faute et la jeune femme n'arrivait pas à l'accepter. Elle voulait le prendre dans ses bras, lui caresser la nuque en le berçant et lui assurer qu'elle ne partirait plus jamais loin de lui.

Vamp le regarda s'éloigner, les lèvres toujours entrouvertes. Elle se sentait démunie. Et seule. Une douleur sourde gonfla dans le creux de sa poitrine. Elle lui avait tout raconté et avait revécu tout cet enfer. Elle le suivit du regard et ses yeux se brouillèrent de liquide salé. La jeune femme ne s'était pas attendue à ce qu'il lui prenne tendrement la main pour la rassurer. Mais pas non plus à ce qu'il lui tourne le dos. Elle était à bout, vidée et fatiguée. C'était injuste de l'avoir obligée à revivre tout ça pour l'abandonner après la fin de son récit. Certes elle était fautive, mais cela ne justifiait pas le fait de se servir d'elle comme d'une poupée toute la soirée, de la malmener puis de l'abandonner sur sa chaise comme une lépreuse.

Incertaines, ses jambes réussirent tout de même à la porter. Le décor autour d'elle tangua un instant alors que sa tête tentait de repousser les mirages de l'alcool. Elle fit un pas maladroit dans la direction du comptoir mais son corps se figea. Son regard noir jaugea un instant la tavernière. Le peu qui restait de son cœur chuta. C'était vers cette femme que les pas de Lin s'étaient tournés après qu'il lui eut arraché ses souvenirs. Pas vers l'âtre ni dans la rue. Une bouffée de jalousie colora les pommettes blanches de la jeune femme. Le poison du sentiment s'infiltra dans ses veines, se mêlant à l'alcool qui y était déjà présent. Puis toute la tension se relâcha d'un coup.

Elle était si fatiguée. Fatiguée d'avoir mal et de toujours se battre. Fatiguée de penser à lui. La jeune femme avait lu dans ses yeux la douleur, douleur dont elle était responsable. Elle ne le rendrait plus jamais heureux. Qu'il trouve donc le bonheur auprès de cette femme. Elle irait cuver dans une autre taverne. Sa voix s'éleva, las, résignée et atone.


- Bonne soirée à vous deux.


Elle quitta la taverne. Le froid la gifla sèchement et la dégrisa quelque peu. La jeune femme avança droit devant elle, sans vraiment savoir où la menaient ses pas. Elle voulait boire. Ou dormir. N'importe quoi qui la fasse oublier. Elle marcha pendant une vingtaine de minutes. Si son corps tremblait de froid, elle n'en ressentait pas la morsure, comme immunisée.

***

C'est Fenrir qui la trouva. Inquiet, il avait fini par laisser ses compagnons dormir pour partir à la recherche de son amie. L'homme avait reconnu Lin lors de l'altercation dans la taverne. Comment oublier ce visage ? Il avait assez confiance en Vamp pour la laisser maîtriser la situation et avait préféré les laisser à leurs « retrouvailles ». Mais il se doutait aussi qu'il n'allait pas retrouver la jeune femme indemne.

Son amie s'effondra dans ses bras en sanglotant comme une enfant. Atterré, il l'enveloppa de ses bras chauds et protecteurs. Elle était plus mal qu'il ne l'avait imaginé. Le jeune homme la garda contre lui de longues minutes en lui chuchotant des mots d'une douceur tendre. Tout allait bien se passer, il ne fallait pas avoir peur du lendemain. Il l'obligea à se tenir sur ses longues jambes et la soutint jusqu'à la grange. Les lèvres de la jeune femme sentaient l'alcool mais il ne dit rien. La dispute attendrait. Tendrement, il essuya les joues blanches de la paume de ses mains et l'obligea à s'allonger dans la paille chaude. Il la veilla longuement, le temps que la tension de ses épaules ne décroisse et que la jeune femme sombre dans un sommeil agité.

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Lin
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MessageSujet: Re: Entre renaissance et damnation    Mer 7 Mai - 14:13

Effondré sur l'un des hauts tabourets de la pièce, son esprit avait plongé bien trop profondément pour qu'il ne réagisse à quoi que ce fut. La voix de la brune s'éleva dans son dos sans qu'il n'entende rien, sans même qu'il ne la perçoive. Dans un univers hermétique, il se laissait happer par la véracité de ses mots et la noirceur de ce qu'ils relataient. Son esprit ne pensait plus, il subissait. Recroquevillé, il s'abstrayait de la coquille qu'il était. Vide.

La première nuit fut blanche. Passée dans cette taverne exiguë, il ne l'avait pas vue défiler. Plus aucune notion ne l'atteignait, ni de soif, ni de faim, ni de temps. Seul le claquement de doigts de la tavernière sous son nez à l'approche de la seconde nuit lui fit relever les yeux. Aller se coucher ? Un simple grognement s'échappa de ses lèvres alors qu'il trainait sa carcasse à l'étage. Quelques pas lui suffirent pour s'étaler sur le matelas de son lit. Les yeux grands ouverts, face au plafond. Il sut qu'il avait sombré dans un sommeil sans rêve quand le pénible effort du réveil lui fut imposé par Larson. L'anglais avait trouvé bon de lui jeter une bassine d'eau au visage. Apparemment, il n'avait pas réagi aux autres sollicitations. La journée lui avait paru affreusement longue, installé dans le fond d'une énième taverne, les yeux suivant attentivement les mouvements des clients. Il était trop rôdé pour que l'agitation ambiante puisse capter son attention durablement et il ne parvenait pas à dévier son esprit de ce qu'il avait appris, il y avait deux jours de cela. La nuit suivante fut assumée par une puissante charge d'alcool dans ses veines. Totalement assommé par la quantité de vin qu'il avait ingurgitée, il s'écroula sur les draps encore faits d'un lit inconnu, comateux bienheureux de ne plus rien sentir. L'étau qui enserra son crâne le lendemain le persuada de ne pas recommencer et il traversa la nuit consécutive sous ses draps, agité, sommeil intermittent.

Durant ces quatre jours, il n'avait pas arrêté de penser dès que son esprit en était laissé libre. Si son coeur le lançait sauvagement à chaque fois qu'il repensait à la brune, la lucidité se frayait un chemin de plus en plus large dans sa tête et il finit par concevoir véritablement ce qui s'était passé. De son abandon à son retour. Les atrocités qu'elle avait traversées lui revenaient en tête et la compassion initialement refoulée se voyait écoutée. Il n'en venait pas à plaindre la jeune femme pour autant, trop égoïstement rongé par la blessure qu'il ne parvenait pas à refermer mais il entrapercevait ce qu'elle avait traversé pendant qu'il essayait de se noyer.

C'est plongé dans ses pensées qu'il se tenait assis sur le dossier d'un banc de la place publique. Ses pieds sur l'assise, ses coudes sur ses genoux et les yeux vissés au sol entre les lattes du banc, il était en plein réflexion. Il était sensé assurer les arrières de l'anglais mais aucun répit n'aurait su être toléré dans son processus de compréhension. Les méninges utilisées au pinacle de leurs capacités, il se foutait bien que son acolyte se fasse tomber dessus aujourd'hui. Et puis, en journée, c'était différent.

L'anglais avait bien conscience de l'état de son camarade et il s'était glissé derrière la fontaine de la place, fondu dans la foule pour observer son attitude de penseur. Les pas des badauds sur les pavés le laissaient de marbre et il ne daignait pas relever la tête, pas même au hennissement furieux d'un cheval récalcitrant.

J'me fais écarteler dix fois sans qu'tu le vois à c'compte-là.

Il grommelait seul. Cette satanée brune l'avait complètement bouleversé. Il l'avait déjà vu agacé, tourmenté, raidi mais jamais à ce point. Ce qui inquiétait véritablement l'homme, c'était la cause de son état. Jamais il n'avait vu l'ex-barbu dans un tel état pour une femme. Il s'en désintéressait avec une telle force qu'il le pensait malade de ce côté-là. Un de ces irrattrapables attardés qui ne connaîtrait jamais le véritable plaisir de la chair. Il le savait capable physiquement mais restait persuadé que son manque de coeur à l'ouvrage le catégorisait parmi les dérangés.

Au fond, ça l'avait toujours arrangé. Leur équipe fonctionnait très bien comme ça. Il ne supportait cependant pas de le voir aussi absent. Qui était-elle donc, cette femme sans charme à son goût qui l'avait brisé comme on casse un bout de bois sur un genou en moins de temps qu'il en avait fallu à l'anglais pour se lier à lui ? Il avait toujours été le plus rude, le plus résistant et le plus cynique. Son sang-froid à toute épreuve les avait sorti de pas mal de situations et rien ne parvenait jamais vraiment à l'atteindre. Il n'avait jamais flanché. Alors c'était quoi, ça ?

Il grogna de nouveau, sa main heurtant le rebord de la fontaine. Quelques visages se tournèrent vers lui, il les remit dans leurs chemins d'un signe de tête peu avenant avant de gronder sourdement. S'il ne redevenait pas lui-même d'ici la fin de la semaine, il allait lui secouer les puces.

Lin n'avait pas conscience de l'attitude de l'anglais qui s'énervait plus loin. Il triturait ses doigts croisés, la joue mordue entre ses dents. La réflexion avait pris le pas sur ses occupations usuelles et il n'accordait pas un regard à l'anglais qu'il avait pourtant accompagné jusqu'ici.

Ca ira pour cet après-midi, t'as pas besoin de moi.

Tu déconnes ? Bouge-toi l'train ou j'te l'botte. Si tu prends pas l'air, t'vas m'faire une maladie d'derrière les fagots. Dehors !

En journée, j'ai pas besoin de te couvrir.

On en a d'jà parlé. Tu t'fais p'tit s'tu veux mais tu viens.

Il n'avait pas insisté. Qu'il réfléchisse enfermé ou à l'air libre ne changeait rien. C'est pourquoi il était sur ce banc, immobile. Ses réflexes ne serviraient pas à l'anglais, ils étaient relégués à l'essentiel. Peut-être daignerait-il réagir si on tentait de l'égorger. Et encore, seulement si c'était bien fait.
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MessageSujet: Re: Entre renaissance et damnation    Mer 7 Mai - 16:51

Les jours qui suivirent furent pénibles. Le lendemain matin, la jeune femme ne se leva pas de son lit de paille. Sa tête était lourde et lui lançait. Ses acolytes la laissèrent seule une bonne partie de la matinée. Enveloppée dans un cocon de douleur, elle se serait arrachée les tempes avec les ongles si cela avait pu la soulager de l'omniprésence du jeune homme dans sa tête. Rien ne la soulageait. Ni la solitude, ni le sommeil qui ne venait pas. Les rares minutes où sa conscience sombrait dans le rêve, la jeune femme se réveillait en sursaut, le dos et les reins moites. Alors elle fugua de la grange. Personne n'était là pour la retenir.

À jeun, Vamp poussa la porte de la première des tavernes qu'il y avait sur son chemin et se noya dans l'alcool. Oublier. Le sortir de sa tête. L'y arracher. La jeune femme n'avait jamais vraiment tenu l'alcool. Elle resta pourtant plus d'un jour et demi, assise au comptoir entre des ivrognes crasseux et des voyageurs de passage. Si la brume de la liqueur atténuait le visage du jeune homme dans son esprit, son cœur n'en restait pas moins en miettes. Elle parvint à déclencher une bagarre pour une futilité. Une bagarre d'ivrogne. Elle était ivre morte quand Fenrir la retrouva enfin. Et il ne fut pas tendre.


La jeune femme eut droit à une énième dispute. Aux mêmes réprimandes qu'elle avait entendues, encore et encore, pendant plus d'un an. Aux mêmes arguments qu'elle n'avait jamais écoutés et qu'elle n'écouta pas non plus cette fois là. Il la secoua violemment mais le regard noir resta vide. L'inquiétude et la colère combattaient l'une contre l'autre sur les traits du Loup. Pour la première fois depuis leur départ du territoire français, il douta de sa capacité à lui sortir la tête de l'eau. Après lui avoir préparé un bain d'eau tiède dans une bassine de bois, il dévêtit son amie avec douceur et l'obligea à se laver. Ses côtes blanches portaient quelques traces sombres des coups qu'elle avait reçus dans la bagarre déclenchée par ses soins. Mais le plus édifiant était la marque violacée qui ornait son œil gauche. Il en était d'autant plus visible sur la blancheur de sa peau.

- Eh bien, quelle magnifique ivrogne tu fais... Espèce d'idiote.

Il ne pouvait s'empêcher de prendre soin d'elle. Fenrir savait qu'il était responsable de la détresse de son amie. Il se demanda un instant s'il ne devait pas lui-même aller parler au jeune homme. Mais il abandonna bien vite l'idée, flairant les ennuis qui en découleraient. Vamp réclama Ania. Mais il la lui refusa sèchement.

- Il est hors de question qu'elle te voie dans cet état. Et tu n'es absolument pas digne de t'occuper d'elle tant que tu n'auras pas dessaoulé.

La jeune femme ne répondit rien. Elle était blessée de cette réponse mais savait qu'il avait raison. Il lui glissa un pain de savon neuf entre les mains et quitta la grange. La jeune femme eut un faible sourire. C'était son savon préféré. Elle savait ce que le Loup faisait. Il l'avait déjà fait : la ramener à la réalité, la ramener parmi eux, en la confrontant aux choses qu'elle aimait. Elle savait que bientôt, il lui ordonnerait d'aller acheter du miel...

***
- Aujourd'hui, tu vas aller acheter des vivres pour le départ. N'oublie pas le miel.

La jeune femme grogna mais continua à tresser les cheveux blancs qu'elle tenait entre ses doigts sans lever les yeux vers Fenrir. D'ordinaire, c'était elle qui donnait les ordres, pas ce clébard.


- Aïe ! Tiotia, tu serres trop fort !

- C'est toi qui es trop douillette. Cesse de geindre
.

La jeune femme allait mieux. La montagne lui avait longuement parlé et Fenrir l'avait obligée à avaler des repas complets. Son cœur ne se relevait pas de sa chute et Lin était marqué au fer rouge dans son esprit. Son corps lui réclamait impitoyablement sa dose d'alcool. Ses yeux se fermèrent et elle s'obligea à respirer profondément. S'activer pour chasser la tentation.

La jeune femme prit sa besace et sortit en direction du marché. Alors qu'elle marchait, ses pensées vagabondaient. Il fallait accepter le fait que Lin ne fasse plus partie de sa vie... Et se raccrocher aux dernières pierres qui équilibraient plus ou moins sa vie. La jeune femme grimaça avant de grogner. Quelques jours après la bagarre, son œil bleui contrastait nettement sur sa chair et rappelait vaguement la noirceur de son œil gauche. Mais être jolie était bien le dernier de ses soucis.

Son regard vagabonda sur ce qui l'entourait. Des gens affairés, un apprenti boulanger revenant de chez le meunier, des enfants qui chahutaient. Des discussions, des éclats de voix, des rires. La jeune femme n'arrivait pas à comprendre comment le monde pouvait continuer à tourner alors que Lin la détestait. Elle se força à déglutir pour ne pas rendre son petit déjeuner et respira profondément afin de dénouer la tension de son ventre. Tout allait bien se passer, ne pas avoir peur du lendemain...

Ses yeux tombèrent dessus par le plus grand des hasards. Elle aurait pu passer près de lui sans le voir mais son inconscient l'avait comme flairé. Chaque parcelle de son corps se raidit. L'Anglais-bâtard dont Lin lui avait parlé. Ses yeux se plissèrent et avant même que sa raison ne tire le signal d'alarme, son corps était déjà aux côtés de l'homme. Elle s'était approchée silencieusement, féline. Pourtant elle savait que c'était mal. L'Anglais était lié à Lin, lié à la vie de l'ancien barbu. Une vie où elle, n'avait plus sa place. Mais Vamp n'avait jamais été une femme raisonnable.

Toute la douleur accumulée ces derniers jours remonta dans sa gorge. La rencontre avec le jeune homme. Le récit de son voyage. Le regard de Lin. Sa froideur et sa distance à son égard. La suffisance de Fenrir. Le manque d'alcool. Tout reflua et la jeune femme perdit la tête. L'Anglais serait la victime de sa douleur, le bouc émissaire de ses derniers jours d'enfer.


- Bonjour.


La jeune femme attendit qu'il se tourna pour lui sourire. Un sourire mauvais, carnassier, qui promettait bien des choses. Elle patienta une demi seconde, le temps qu'il arrive à faire le rapprochement, avant de refermer sa main sur la gorge de l'Anglais. Ses ongles s'enfoncèrent lentement mais résolument dans la peau de son cou alors que son pouce fit pression sur la pomme d'Adam de sa victime. Sa conscience était brouillée par la douleur et par le désir de faire du mal à cet homme. Elle savait que l'homme était fort et qu'il aurait pu aisément se libérer de sa poigne, aussi son autre main vint piquer son flanc de la pointe de sa dague pour l'empêcher de trop gigoter. Ses yeux brillaient d'une envie de tuer. Sa voix s'éleva, calme.

- On flâne ? Voilà qui est charmant. Voyez-vous, vous avez tellement frappé mon attention l'autre nuit que je n'ai pu m'empêcher de vous aborder pour mieux vous connaître. Et j'ai bien compris, cette nuit là, à la façon que vous aviez de me dévisager, que je devais sans doute être une femme d'exception à vos yeux. Donc me voilà, rien qu'à vous, rien que pour vous.

Comme une amante, elle rapprocha son visage du sien alors que sa main blanche se resserrait sur la gorge étrangère. Elle souriait mais ses yeux n'avaient rien de chaleureux. La jeune femme était si proche qu'elle sentait le souffle court de l'homme caresser son menton. Sa tête s'inclina sur le côté, féline.

- Je suis sûre que nous avons des tas de choses à nous dire. Mais pour commencer, il va falloir m'expliquer en détail en quoi j'aurais fait l'affaire. Arf je ne suis pas patiente, donc ne bafouillez pas. Réfléchissez bien à votre réponse et évitez d'omettre quoi que ce soit. Il ne faudrait pas que nous partions sur de mauvaises bases tous les deux, n'est ce pas ? Notre relation me semble tellement prometteuse...

Un éclair de douleur frappa sa poitrine et la jeune femme raffermit sa prise, implacable.

- Relation un peu mise en péril par vos mains qui n'arrêtent pas de se poser sur l'homme que j'aime. Personne n'a le droit de toucher son corps. Comme personne n'a le droit de toucher le mien. Personne ne me prend par la taille. Je ne me laisse apprivoiser que par ses mains. Je suis à lui. Et si vous continuez à laisser vos empreintes sur son corps, je me sentirai obligée de détacher vos mains de vos poignets. Maintenant que vous êtes confiant sur les bases de notre nouvelle amitié, j'attends votre réponse avec la plus grande des attentions...

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Entre renaissance et damnation
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